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Crise de la main-d’œuvre : aller au-devant de la pénurie

Entretien avec la PDG de la Commission de la construction du Québec, Diane Lemieux

Les analyses d’experts sont alarmantes. Cette pénurie de main-d’œuvre risque de s’étirer au moins jusqu’en 2030.

Pénurie de main-d’œuvre, nécessaire réforme du cadre réglementaire, refonte informatique : les défis s’annoncent nombreux au cours de la prochaine année pour la Commission de la construction du Québec (CCQ). Qu’à cela ne tienne, son équipe est fin prête à les relever, soutient sa présidente-directrice générale, Diane Lemieux. En fait, elle s’attelle déjà à la tâche !

Par Florence Sara G. Ferraris

Les entrepreneurs de la construction vous le diront : si les dernières années ont été particulièrement fastes pour leur secteur d’activité, la main-d’œuvre, elle, s’est rarement faite aussi timide. « Ça fait au moins deux ans qu’on entend la même chose de la part de tous les joueurs de l’Industrie ; les petits comme les gros », lance sans ambages Diane Lemieux, la PDG de la CCQ.



Il faut dire que le Québec connaît depuis 2016 une période de pointe inégalée en matière de chantiers. Couplée à un vieillissement marqué de la population, cette réalité inédite exerce une pression soutenue sur l’Industrie. « En ce moment, lorsqu’on sonde les employeurs, près de 60 % d’entre eux nous disent que l’embauche est ce qui les préoccupe le plus, indique celle qui occupe son poste depuis 2011. Avant même les profits !  »



Sans une intervention rapide, les perspectives ne sont donc guères réjouissantes. « Les analyses actuellement disponibles – les nôtres comme celles des experts externes – sont assez alarmantes, souligne-t-elle. Surtout, presque toutes s’entendent pour dire que cette pénurie risque de s’étirer au moins jusqu’en 2030. »

« La machine est déjà en marche pour entreprendre une refonte du système informatique et une révision du cadre normatif, notamment pour accélérer le passage du statut d’apprenti à celui de compagnon», signale Diane Lemieux.

De fait, selon une étude réalisée par la firme Raymond Chabot Grant Thornton pour le compte de l’Association de la construction du Québec en octobre 2019, l’Industrie aurait besoin, en moyenne, de 20 000 travailleurs de plus par année d’ici 2028. Or, depuis quelques années, le nombre de postes vacants est plus grand que le nombre de chômeurs.

Plus qu’une pénurie quantitative, le milieu de la construction doit aussi composer avec une réelle érosion de son bassin qualitatif. En d’autres mots, les entrepreneurs peinent à remplacer leurs travailleurs d’expérience, qui prennent leur retraite, par une relève complètement formée.

Quantitatives et qualitatives

Mais plus qu’une pénurie quantitative, le milieu de la construction doit aussi composer avec une réelle érosion de son bassin qualitatif. En d’autres mots, les entrepreneurs peinent à remplacer leurs travailleurs d’expérience, qui prennent leur retraite, par une relève complètement formée. Qui plus est, même lorsqu’ils réussissent à trouver une relève, rien en ce moment ne garantit que cette jeune main-d’œuvre demeurera en poste, l’Industrie – à l’image de bien d’autres secteurs – connaissant un impressionnant taux de roulement. « Les employeurs ont non seulement de la difficulté à trouver des travailleurs, mais ils peinent à les garder, souligne Diane Lemieux. C’est difficile de bâtir quelque chose lorsqu’on ne sait jamais quand nos employés vont sans aller ! »

Cette réalité cause, par ailleurs, d’importantes disparités régionales, les chantiers les plus éloignés peinant, de par leur localisation, à offrir des conditions alléchantes.

La CCQ entend travailler étroitement avec les centres de formation et le ministère de l’Éducation afin de mieux arrimer les cursus proposés aux réalités terrain.

Interventions multiples

Pour palier, la CCQ entend donc intervenir sur plusieurs fronts. « La machine est déjà en marche pour entreprendre une refonte du système informatique et une révision du cadre normatif, notamment pour accélérer le passage du statut d’apprenti à celui de compagnon, signale la PDG de la Commission, en demeurant prudente. L’idée n’est pas de perdre en qualité ou en encadrement, mais plutôt de faciliter la vie de tout le monde, entrepreneurs et main-d’oeuvre, grâce à nos plateformes numériques qui permettent d’harmoniser davantage les besoins du marché aux formations données. »

Plus qu’avec une pénurie quantitative, le milieu de la construction doit aussi composer avec une réelle érosion de son bassin qualitatif. En d’autres mots, les entrepreneurs peinent à remplacer leurs travailleurs d’expérience qui prennent leur retraite par une relève complètement formée.

À ce sujet, la CCQ entend d’ailleurs travailler étroitement avec les centres de formation et le ministère de l’Éducation afin de mieux arrimer les cursus proposés aux réalités terrain, de même qu’aux conditions de vie actuelles. « La plupart des formations permettent une alternance travail-étude ; ce n’est pas le cas dans notre domaine. On aimerait pouvoir changer ça, explique l’ancienne ministre. On souhaite aussi collaborer avec les syndicats pour voir comment on peut faciliter la conciliation travail-famille, par exemple. Parce qu’on peut bien recruter davantage, mais il va aussi falloir trouver des moyens de rétention et ça, ça passe par les conventions collectives. »



Chose certaine, tous les acteurs – des particuliers à la Commission, en passant par les différents ministères touchés et les entrepreneurs – devront travailler ensemble, soutient Diane Lemieux. « On aimerait bien pouvoir tout régler, mais il y a des dossiers qui ne relèvent tout simplement pas de nous. Il va falloir qu’on se serre les coudes et qu’on travaille ensemble ! » •