MAGAZINE CONSTAS

Investir pour préserver

Entretien avec Christian Tridon, président du STRRES (France)

« Notre rôle est d’ailleurs d’alerter les gestionnaires sur les conséquences du vieillissement des structures. » — Christian Tridon

Les ouvrages d’art ne sont pas éternels. Avec le temps, ils se dégradent ou encore, dans certains cas, deviennent plus ou moins obsolètes. Comment les réparer, les renforcer s’il y a lieu, les protéger, les entretenir ? Pour en savoir plus, nous avons rencontré Christian Tridon, l’un des plus grands spécialistes français en réparation, renforcement et protection des infrastructures de génie civil, président, depuis 2002, du STRRES (Syndicat national des entrepreneurs spécialistes de travaux de réparation et de renforcement des structures), un organisme, créé en 1982, qui a « pour vocation de regrouper les entreprises qui exercent, à titre principal ou secondaire, une activité d’entretien, de réparation et de réhabilitation des structures de Génie civil ».

Par Jean Brindamour

Q. L’Amérique du Nord, en comparaison avec la vieille Europe, a tendance à avoir le culte de la nouveauté. Pourquoi conserver des infrastructures ? Pourquoi ne pas les remplacer quand elles sont obsolètes ?

Christian Tridon

R. C’est vrai que le pragmatisme des Américains (au sens large) considère qu’un pont est avant tout un équipement fonctionnel de la route (à la différence de la « vieille Europe » où nous parlons d’«ouvrages d’art»). Ils pensaient pouvoir procéder à leur remplacement facilement (génération « kleenex »), après un temps déterminé (!) d’utilisation. La réalité, là-bas aussi, prouve que les choses ne sont pas si faciles. Manque de crédit, usure plus rapide, difficulté de couper une circulation souvent très dense.

Q. Au départ, il y a le dépistage des problèmes. Surveille-t-on et inspecte-t-on suffisamment nos infrastructures dans nos sociétés industrialisées, et est-ce que ces inspections sont bien faites ?

R. Comme en médecine humaine, tout commence par la visite du médecin généraliste (dépistage), qui aiguillera ensuite vers les investigations nécessaires, afin de pouvoir, in fine, dresser un diagnostic le plus proche de la réalité. Il est bien évident que ce médecin-là doit lui aussi être compétent et expérimenté. Les conséquences d’un mauvais diagnostic peuvent s’avérer très coûteuses.

Q. Quand un ouvrage d’art est en mauvais état, il n’est pas toujours facile d’atteindre un consensus sur ce qu’il faut faire. Les intérêts politiques s’en mêlent, et des querelles entre spécialistes s’y ajoutent, surtout dans nos territoires gaulois. La « préconisation » consiste-t-elle à donner plus d’un scénario et à laisser les politiciens décider avec toutes les cartes en main ?

R. Effectivement après le diagnostic, il faut prescrire la solution la mieux adaptée, en tenant compte d’un certain nombres de paramètres, tels que l’objectif attendu qui doit être parfaitement défini ainsi que les différentes contraintes qui vont devoir peser sur la réalisation des travaux. Les Guides du STRRES (19 guides, 4000 pages) définissent la faisabilité de ces solutions.

« Je parle souvent de la « règle des 3 B ».  Bon diagnostic = Bonne prescription = Bons travaux. »

C’est vrai que la politique peut être un élément perturbateur, surtout au niveau du choix budgétaire. L’ingénieur doit en effet donner au maître d’ouvrage les différentes solutions (technique, délais, phasages particuliers et bien entendu coût) pour que celui-ci puisse faire son choix. Je ne pense pas que cet aspect-là soit le privilège des territoires gaulois ! Je parle souvent de la « règle des 3 B » : Bon diagnostic = Bonne prescription = Bons travaux.

 

PONT EIFFEL DE CUBZAC. Vue du pont Eiffel de Cubzac, construit par Gustave Eiffel entre 1879 et 1883, détruit par les Allemands en 1944 et reconstruit en 1948; sa rénovation a débuté en 2016 pour se terminer en automne 2017 (Source : Le bulletin du STRRES, No 22, novembre 2016)

 

Q. La réparation remet une infrastructure en bon état; quant au renforcement, il l’améliore pour qu’elle réponde à une demande supplémentaire. J’imagine qu’il y a plusieurs exemples, qui « ont fait la manchette » comme on dit, de réparation ou de renforcement réalisés sur des infrastructures en péril par des membres de votre syndicat ?

R. Beaucoup d’ouvrages ont pu faire « la manchette » en France comme ailleurs. Les membres de notre syndicat (le STRRES) travaillent à longueur d’année sur des ouvrages de génie civil et en particulier des ponts qui doivent être consolidés. Notre rôle est d’ailleurs d’alerter les gestionnaires sur les conséquences du vieillissement des structures. Nous nous y employons, et ce n’est pas toujours simple. Le STRRES tente de fédérer l’ensemble des pays européens membres de la FIEC (Fédération de l’Industrie Européenne de la Construction) pour créer un institut européen des ponts. Dans le but d’avoir une « chambre d’écho » plus importante afin d’alerter les gestionnaires publics. Ensemble on est toujours plus fort.

Vous avez fait, avec la chute du pont de Laval en 2006, la une de la presse spécialisée démontrant combien le défaut d’entretien pouvait coûter très cher. L’Italie, en octobre 2016 a vécu exactement le même accident. Ceci dit aucun de nos pays n’est à l’abri de ce genre d’événements, et leur fréquence (par manque général de diagnostic et donc de travaux confortatifs) va obligatoirement augmenter.

Q. Le béton armé est un composite. La corrosion des armatures et l’éclatement du béton sont des phénomènes naturels. Y a-t-il des protections efficaces contre ce processus de vieillissement du béton armé ?

R. Oui, bien entendu. Il faut protéger le béton des agents agresseurs extérieurs (l’eau, le sel, le CO2 et bien d’autres mauvais éléments), en réalisant de bonnes étanchéités sur le béton, et en remplaçant régulièrement ces étanchéités. Pour les ouvrages nouveaux, il est important, outre toujours ce principe d’étanchéité, de bien serrer le béton au moment de sa mise en œuvre. Afin de rendre plus difficile la migration de ces éléments vers les armatures. Il peut être intéressant, dans certains cas, d’utiliser des armatures galvanisées (voire même en inox) à la place d’acier au carbone. Attention aux mélanges des genres qui peuvent créer des couples galvaniques. Vos températures extrêmes sont bien évidemment un fait aggravant, mais ce n’est certes pas une fatalité.

Q. Nos infrastructures ne sont pas toujours bien entretenues, loin de là. Quels sont les avantages économiques et sécuritaires d’un bon entretien – et pourquoi les divers paliers de gouvernement le négligent-ils souvent ?

R. Le temps politique est loin du temps pathologique. Nos personnels politiques espèrent toujours que rien de grave n’arrivera durant leur mandat. L’entretien d’un équipement quel qu’il soit est une nécessité. Un ouvrage est conçu pour répondre à un niveau de service déterminé par des règles locales, nationales voire internationales. Cet ouvrage vieilli doucement et perd donc sa capacité de résistance. Il est donc important de la lui redonner en intervenant régulièrement en « actions correctives ». Je fais souvent le parallèle avec l’aviation. Un aéronef, au cours de sa vie (souvent très longue), fait l’objet d’une surveillance très pointue et ses composants sont régulièrement remplacés. Il ne restera plus, au bout de sa vie, que la carlingue d’origine. A noter que certains ponts ont autant (sinon largement plus) de « passagers » qu’un avion. Je n’ai pas, comme vous, envie de prendre un avion en mauvais état. Il y a quelques jours, j’ai eu le sentiment que je prenais un certain risque en empruntant les viaducs de l’échangeur Turcot à Montréal, après avoir vu, de près, l’état de ces ouvrages.

Ce que je ne fais pas aujourd’hui, il faudra le faire demain, et ça me coûtera bien plus cher. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui la « dette grise ». Très souvent, 1 $ investi au bon moment peut prolonger durablement la vie d’un ouvrage. •