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IA

Qui a peur de l’intelligence artificielle ?

FOCUS / L’intelligence artificielle et la construction 4.0

Les possibilités qu’offre l’intelligence artificielle sont pratiquement infinies, notamment en construction, où elle est porteuse d’une évolution tous azimuts.

L’univers de la construction s’apprête à vivre une révolution sans précédent. L’avancée de l’intelligence artificielle marque en effet le début d’une nouvelle ère qui modifiera profondément les façons de faire au chantier. Elle permettra de détecter les dangers et d’éliminer les tâches répétitives, tout en rehaussant la productivité et la qualité des ouvrages. Entre autres. Nous en parlons avec Carolyne Filion et Jean-François Dupuis, gérante et gérant Innovation chez Pomerleau.

Par Marie Gagnon

Carolyne Filion et Jean-François Dupuis, gérante et gérant Innovations chez Pomerleau.
CR: Pomerleau

Certains s’en inquiètent, d’autres la célèbrent. L’intelligence artificielle, ou IA si vous préférez, c’est cet ensemble de technologies qui repose sur la capacité d’une machine, en l’occurrence l’ordinateur, à analyser une situation afin d’en tirer des conclusions pour ensuite agir en conséquence. Ces technologies s’appuient sur un flux important de données et font appel à la puissance de calcul des ordinateurs pour imiter les fonctions cognitives humaines. Voilà pour la théorie.

L’IA EN BREF. L’intelligence artificielle est un système effectuant des tâches mathématiques et logiques à partir de paramètres préétablis. Ce qui la distingue des logiciels conventionnels, c’est sa conception fondée sur l’apprentissage profond, grâce auquel le système a la capacité de s’améliorer à partir des expériences précédentes. Cette approche nous a déjà donné Siri et permettra bientôt l’arrivée des voitures autonomes sur nos routes.

En pratique, on la connaît à travers des applications comme la reconnaissance vocale ou l’identification visuelle. Mais les possibilités qu’elle offre sont pratiquement infinies, notamment en construction, où elle est porteuse d’une évolution tous azimuts. D’abord pour les concepteurs – architectes et ingénieurs –, auxquels elle promet une capacité de design accélérée avec une économie de moyens ainsi que la prise en charge des calculs toujours plus complexes associés au design itératif.

Lorsqu’un changement est apporté à la portée des travaux, l’IA peut l’analyser et proposer des modifications à la séquence des travaux de manière à en limiter les répercussions.

Ensuite, pour les entrepreneurs. « Nous allons voir disparaître dans les prochaines années beaucoup d’activités à valeur non ajoutée, comme les tâches dangereuses et répétitives, note Carolyne Filion, gérante Innovations pour Pomerleau. Selon nous, l’IA fera évoluer positivement le secteur de la construction, au même titre que BIM et VDC (Building Information Modeling et Virtual Design & Construction) ces dernières années. »



Optimisation des ressources

Entre autres en matière d’estimation, dit-elle. Hier encore, les estimateurs travaillaient à partir de plans papier. Puis sont arrivés les plans numérisés et, tout dernièrement, les modèles 3D, dont on peut extraire directement les quantités et qui facilitent les mises à jour lorsque des changements y sont apportés. « Mais on n’a pas toujours accès aux modèles numériques», relève Jean-François Dupuis, également gérant Innovations pour Pomerleau.

« L’intelligence artificielle pourrait alors générer automatiquement un modèle 3D à partir des plans papier et ainsi faciliter l’extraction des quantités, aider à la compréhension du projet, réduire le temps d’analyse et diminuer les erreurs, mentionne-t-il. On peut également penser à un outil d’analyse des données historiques des projets afin de faire des prédictions et, de cette manière, simplifier encore le travail des estimateurs. »

« Selon nous, l’IA fera évoluer positivement le secteur de la construction, au même titre que BIM et VDC (Building Information Modeling et Virtual Design & Construction) ces dernières années. »

Mais qu’on se rassure : les estimateurs ne sont pas près d’être remplacés par des robots. Comme l’indique Jean-François Dupuis, pour l’instant, le but n’est pas de cibler des postes en particulier, mais plutôt de fournir aux spécialistes de l’estimation de nouveaux outils afin qu’ils gagnent en efficacité, en précision et en rapidité. Mais l’IA pourrait cependant être une solution à la rareté de main-d’œuvre dans l’Industrie.

« À l’heure actuelle, les projets de construction se multiplient, tandis que la main-d’œuvre se raréfie, constate Carolyne Filion. On croit que l’IA peut pallier ce manque de main-d’œuvre en proposant des outils qui vont permettre d’augmenter la productivité tout en améliorant l’efficacité. Elle pourra également donner lieu à des applications en santé et sécurité, en facilitant l’identification des risques et leur gestion. »

Potentiel illimité

Elle ajoute que l’IA peut également être mise à profit pour proposer divers scénarios d’échéancier. Par exemple, lorsqu’un changement est apporté à la portée des travaux, l’IA peut l’analyser et proposer des modifications à la séquence des travaux de manière à en limiter les répercussions au bout du compte. Dans le même ordre d’idées, elle aidera à évaluer le pourcentage d’avancement des travaux au chantier.

« Plutôt que de faire appel à des ressources humaines pour établir le pourcentage d’avancement en fonction de leurs perceptions, on pourra recueillir l’information à l’aide de drones, de caméras, de scans 3D ou même de robots autonomes, et ensuite analyser ces données grâce à l’IA, note Carolyne Filion. Du même coup, on pourra valider le positionnement des équipements, des conduites ou des cloisons en chantier, en comparant le tel que construit au modèle coordonné. »

Autre application éventuelle de l’IA : le traitement automatique du langage humain. Dans le cadre d’un contrat, par exemple, elle pourrait identifier les exceptions et les modifications apportées. Elle pourrait également servir à extraire, à partir des plans et devis, la liste des livrables, des dessins d’atelier et des équipements nécessaires à la réalisation d’un projet.

Bref, le potentiel de l’intelligence artificielle au chantier est quasi sans limites. En fait, son seul frein à l’heure actuelle serait la maturité technologique de l’Industrie. En effet, il s’avère difficile, voire impossible, d’entrer de plain-pied dans cette nouvelle ère alors que de nombreux joueurs n’ont pas encore troqué le crayon pour le clavier. « Il faut que l’Industrie termine son virage numérique pour permettre ce passage, martèle Jean-François Dupuis.

« L’implantation de l’IA dans l’Industrie n’en est qu’à ses débuts, fait-il valoir du même souffle. Lorsqu’on pense aux possibilités qu’elle offre, on voit qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir. Selon une étude de la firme Mackenzie, l’industrie de la construction est celle qui a le moins évolué au cours des cinquante dernières années. Pour l’instant, il faut cibler des interventions là où la donnée est facilement accessible. Ce sera un bon début. » •