Main-d’œuvre rare, besoins croissants : comment tenir le rythme ?
Le Québec devra transformer ses méthodes de construction
Le Québec entre dans une période où les chantiers se multiplient à une échelle rarement vue. Selon l’Institut du Québec (IDQ), les besoins cumulés pour la prochaine décennie dépassent les 700 G$. Comment l’industrie de la construction relèvera-t‑elle ce défi ?
par Anne Genest
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Il faudra investir ces prochaines années 386 G$ en logements, 153 G$ en infrastructures publiques, 44,7 G$ pour les infrastructures municipales, et entre 155 et 185 G$ dans le cadre du Plan d’action 2035 d’Hydro-Québec, selon l’IDQ. À ces investissements colossaux s’ajoutent la crise du logement, la vétusté des infrastructures et les exigences de la transition énergétique.
Dans ce contexte, la tension entre l’offre et la demande s’accentue. À la fin de 2024, près de 48 % des entreprises de construction ont eu de la difficulté à recruter, alors que le secteur dépend à 75 % de la main-d’oeuvre pour sa valeur ajoutée. La capacité à réaliser les projets devient ainsi un enjeu stratégique pour le Québec. « Nous amorçons une décennie où les projets vont dépasser nos capacités actuelles, affirme Audrey Murray, présidente-directrice générale de la CCQ. Si on ne s’attaque pas à la main-d’oeuvre et à l’organisation des chantiers, on va manquer le rendez-vous. »
C’est pour éclairer cette situation que la Commission de la construction du Québec (CCQ) a mandaté l’IDQ, un centre de recherche indépendant spécialisé dans les enjeux socioéconomiques. « On avait besoin d’un regard indépendant et rigoureux, explique Mme Murray. Il fallait un diagnostic clair pour que tout le monde travaille enfin à partir des mêmes données. » L’étude, menée par Emna Braham, économiste et directrice générale de l’IDQ, offre un portrait précis des défis de productivité tout en proposant des pistes réalistes pour faire évoluer les pratiques. Du côté de la CCQ, Mme Murray y voit une occasion de fédérer les parties prenantes autour d’un diagnostic commun. « On avait besoin d’un langage partagé sur la productivité, explique-t-elle. Tant qu’on ne parle pas tous de la même chose, on ne peut pas avancer ensemble. » Pour les deux dirigeantes, la conclusion est claire : répondre aux besoins croissants passera nécessairement par une façon nouvelle de construire.

Pressions multiples : un carnet de commandes qui explose
Pour Mme Braham, les pressions sont à la fois structurelles et conjoncturelles. Le Québec doit rattraper des décennies de sous-investissement public, répondre à un déficit de logements croissant et soutenir une transition énergétique ambitieuse. Les chantiers se déploient à un rythme qui dépasse largement la croissance de la main-d’oeuvre, dont certains segments approchent du point de rupture.
La particularité du secteur de l’industrie de la construction renforce ces tensions. Entre l’annonce d’un projet et l’arrivée réelle des équipes, plusieurs années peuvent s’écouler. Ce décalage crée des vagues successives de demande qui, lorsqu’elles coïncident, entraînent une surchauffe. Pour atténuer ces effets, l’étude insiste sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les donneurs d’ouvrage, les municipalités et les entreprises afin d’étaler plus efficacement les phases de réalisation.
La question n’est pas de miser sur un outil plutôt qu’un autre.
Ce qui compte, c’est d’accompagner les entreprises pour
qu’elles puissent intégrer ces innovations à leur rythme,
de façon utile et structurée.
— Audrey Murray
Productivité : un enjeu d’organisation avant tout
L’un des constats majeurs du rapport concerne la productivité qui n’a progressé que de 3 % au Québec depuis 1987. Cette stagnation, observée dans plusieurs ressorts territoriaux, devient préoccupante dans un contexte de vieillissement démographique : si les heures disponibles diminuent, l’efficacité doit augmenter.
Pour la directrice générale de l’IDQ, la clé réside dans la nature même du secteur. Les projets sont uniques, fortement dépendants du site et du donneur d’ouvrage, et majoritairement réalisés à la main.
C’est pourquoi, dit-elle, les leviers d’amélioration se situent en amont : dans la conception, l’organisation des travaux et la coordination des intervenants. « Le gros enjeu, c’est l’efficacité de l’industrie : la façon dont les personnes collaborent et dont le projet est conçu et planifié. »
Cette perspective replace le débat : la productivité ne se mesure pas à la performance individuelle d’un technicien ou d’une entreprise, mais à la capacité collective à réduire les erreurs, les temps morts et les reprises.
Main-d’œuvre : sortir du cercle vicieux
La main-d’oeuvre constitue l’autre noeud central. La pénurie persistante a mené à une ouverture plus fréquente des bassins, ce qui a fait grimper la proportion de personnes non diplômées de 25 % à 75 % sur les chantiers assujettis. Cette flexibilité permet de répondre à des besoins immédiats, mais crée un risque structurel. « On ne peut pas s’appuyer uniquement sur l’ouverture des bassins, souligne Mme Murray. Si on n’investit pas dans la formation initiale et la transmission des compétences, on entre dans un cercle où la relève se fragilise et l’attractivité des métiers diminue. » Moins de formation initiale signifie potentiellement à la fois une baisse de la qualité et un affaiblissement de la transmission des compétences : moins de personnes diplômées, moins de compagnons pour former la relève. L’industrie risque alors d’entrer dans un cercle où la diminution des inscriptions aux DEP entraîne une baisse de compétences, qui réduit à son tour l’attractivité des métiers. La CCQ a déjà mis en place plusieurs mesures :
– l’alternance travail-études, qui attire plus de 400 personnes ;
– le renforcement de la formation continue ;
– des campagnes de valorisation des DEP ;
– des stratégies d’inclusion visant les femmes, les personnes immigrantes et les communautés autochtones.
Ces initiatives visent à élargir durablement le bassin de recrutement et à soutenir la relève. « Attirer des gens, c’est une chose, souligne Mme Murray. Mais si on veut renforcer durablement notre capacité de livrer, il faut surtout être capables de les accueillir, de les intégrer et de les retenir. » Avec 62 % des entreprises comptant moins de quatre personnes salariées, la capacité à accueillir à accompagner et à retenir la main-d’oeuvre devient un impératif stratégique.
Innovation : le potentiel se trouve en amont
Contrairement à certaines perceptions véhiculées par les images de robots ou d’imprimantes 3D, l’étude rappelle que les leviers les plus prometteurs ne se trouvent pas sur le chantier lui-même. Le potentiel le plus élevé est en amont :
– BIM et modélisation 3D ;
– logiciels de coordination et d’ordonnancement ;
– outils numériques de gestion des horaires et des équipes ;
– systèmes modernisés d’émission des permis ;
– drones pour inspections rapides.

Ces technologies réduisent les risques d’erreurs, améliorent l’enchaînement des tâches et diminuent les délais administratifs. Leur adoption demeure toutefois limitée, notamment en raison de la petite taille des entreprises, qui peinent à absorber des investissements technologiques importants.
L’étude met en avant des pratiques inspirantes observées ailleurs, notamment au Royaume-Uni, où des Innovation Hubs favorisent la collaboration entre entreprises de différentes tailles, et aux Pays-Bas, où la préfabrication est utilisée pour accélérer les réalisations. Ces modèles montrent qu’il est possible de mutualiser des ressources et d’augmenter l’efficacité collective.
Pour la CCQ, l’enjeu n’est pas de promouvoir une technologie en particulier : il s’agit plutôt de créer un cadre propice à l’innovation organisationnelle, au développement des compétences des gestionnaires et à l’intégration progressive des outils numériques. « La question n’est pas de miser sur un outil plutôt qu’un autre, explique Mme Murray. Ce qui compte, c’est d’accompagner les entreprises pour qu’elles puissent intégrer ces innovations à leur rythme, de façon utile et structurée. »
Avec des investissements sans précédent et une main-d’oeuvre qui ne doublera pas, le secteur doit repenser ses façons de faire. L’étude de l’IDQ et les initiatives de la CCQ tracent une voie claire : mieux organiser les projets, mieux former la main-d’oeuvre, renforcer la collaboration entre les parties prenantes et accélérer l’adoption d’innovations qui permettent de réaliser les chantiers plus vite et plus justement.
Si la construction doit répondre à des besoins croissants, elle devra surtout se réaliser autrement.■
Le gros enjeu, c’est l’efficacité
de l’industrie : la façon dont les
personnes collaborent et dont
le projet est conçu et planifié.
— Emna Braham


