Les routes québécoises sous pression : ce que révèle le palmarès de CAA – Québec
Il est urgent d’investir en prévention pour préserver les infrastructures routières
Le palmarès annuel de CAA-Québec, basé sur les routes signalées par les citoyens, met à nouveau en lumière les défis grandissants du réseau routier québécois. Coûts économiques, enjeux de sécurité et déficit de maintien des actifs… Nicolas Ryan, directeur des affaires publiques, explique pourquoi cet outil citoyen, malgré ses limites, est devenu un thermomètre incontournable de l’état des infrastructures.
par Elsa Bourdot
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Un palmarès citoyen qui capte un malaise bien réel

Depuis 10 ans, CAA-Québec invite les citoyens à nommer les routes qu’ils considèrent en mauvais état. L’exercice n’a jamais eu la prétention d’être scientifique, mais il capte année après année un sentiment partagé. « Ce n’est pas un expert qui va inspecter chaque route, insiste Nicolas Ryan. C’est une consultation citoyenne, un exutoire, et surtout une manière d’amener une conversation sur l’état du réseau. »
La définition même d’une route problématique varie d’une personne à l’autre. Nids-de-poule, ornières, marquage effacé, chaussée déformée, problèmes de circulation : tout peut y passer. « On reçoit des photos où on se demande comment il se fait que personne n’a été blessé », reconnaît-il.
Dans les années les plus actives, l’engouement était spectaculaire. Jusqu’à 21 000 votes, des citoyens qui imprimaient des tracts pour mobiliser leur quartier, des campagnes improvisées pour faire pression sur les élus. L’an dernier, l’intérêt du public pour le sujet ne s’est pas démenti, mais la participation au vote a diminué et a atteint autour de 3 000 entrées.
Plusieurs clubs automobiles ailleurs au pays ont mis la campagne sur pause, la jugeant trop négative ou trop lourde en gestion. Dans la province, CAA-Québec a choisi de maintenir l’exercice. « La participation baisse, mais la visibilité explose. Le sujet des infrastructures routières est devenu incontournable, et le palmarès nous donne un levier formidable pour en parler », affirme M. Ryan.
Refaire une route peut représenter
50 ou 60 % du budget annuel
d’une petite municipalité.
— Nicolas Ryan

Un coût élevé pour les automobilistes québécois
Au-delà de la frustration, les conséquences sont mesurables. Une étude menée en 2021 par les clubs CAA du pays chiffrait les coûts supplémentaires causés par les routes en mauvais état : usure accélérée, dépréciation, consommation d’essence, réparations.
La moyenne canadienne se situait à 126 $ par véhicule par an. Au Québec, elle atteignait 258 $. « On est vraiment au-dessus de tout le monde, dit M. Ryan. L’Ontario est à 88 $. Nous sommes hors norme. »
Les résultats du palmarès, même imparfaits, donnent parfois un appui précieux aux élus locaux. L’outil sert à documenter des demandes de financement, à objectiver la pression citoyenne, ou à mettre en évidence des zones problématiques récurrentes. « On n’est pas là pour dire aux municipalités quoi faire, précise M. Ryan. On leur donne un outil de plus. »

Un baromètre utile pour les municipalités
Chaque année, CAA-Québec contacte les autorités responsables des tronçons visés. Et il ne s’agit plus seulement des municipalités : les divisions du ministère des Transports et de la Mobilité durable (MTMD) sont aussi interpellées lorsque des routes provinciales numérotées apparaissent — de plus en plus — dans les récents palmarès. Selon le porte-parole, la réponse demeure généralement positive. « On reçoit beaucoup d’information sur les travaux requis, les budgets disponibles, les enjeux identifiés. Il y a une vraie collaboration. »
« Certaines réussites sont devenues emblématiques, poursuit- il. Le boulevard Saint-Joseph à Gatineau, longtemps considéré comme l’un des pires tronçons nommés par les citoyens, a été entièrement transformé. Les travaux ont été d’envergure : réhabilitation des infrastructures souterraines, réfection complète de la chaussée, reconstruction des trottoirs, nouvelle signalisation — feux de circulation et marquage —, meilleur éclairage et ajout d’accotements cyclables. « Ils ont pris quelque chose de cassé et en ont fait une route magnifique. C’est un exemple qu’on aime valoriser. »
À Montréal, la transformation du boulevard Gouin a suivi un parcours similaire, alimentée par une forte mobilisation citoyenne. « C’était beau à voir, raconte Nicolas Ryan. Aujourd’hui, l’aménagement favorise la sécurité et propose une mobilité plus douce. »
Pour lui, ces exemples démontrent que le palmarès n’est pas seulement une liste de plaintes : il peut devenir un déclencheur.
Miser davantage sur la prévention 
Pour CAA-Québec, un enjeu revient systématiquement : l’importance d’investir en prévention. « Un dollar en prévention permet d’éviter une dépense de cinq à dix dollars quelques années plus tard. C’est contre-intuitif pour beaucoup de gens, mais c’est fondamental. »
Le MTMD commence d’ailleurs à isoler, dans ses annonces, les montants consacrés à l’entretien préventif — une pratique qui n’est pas encore systématique, mais dont l’intention avait été exprimée lors d’échanges avec le ministère il y a quelques années — afin d’éviter que des routes encore en bon état ne se dégradent. Une tendance encourageante, selon le directeur des affaires publiques.
Un autre signal fort vient de l’opinion publique. Lors d’un sondage réalisé au printemps 2025 auprès des membres de CAA‑Qu.bec, 79 % se sont dits favorables à une suspension temporaire des projets d’expansion routière, le temps de remettre à niveau les infrastructures existantes. « Quand on représente un foyer sur quatre, un chiffre comme celui-là n’est pas anodin. »
Redonner du poids à l’expertise technique
Si une priorité ressort pour CAA-Québec, c’est de mieux écouter les ingénieurs, les concepteurs, les spécialistes du réseau routier. Nicolas Ryan a été marqué par plusieurs appels reçus au fil des ans. « Des ingénieurs me disaient que leur expertise n’était pas respectée. On a des experts très pointus au Québec. Il faut les écouter. »
Il s’interroge aussi sur le système d’appels d’offres favorisant le plus bas soumissionnaire. « Une route à moitié prix qui dure deux ans n’est pas une économie. Peut-être que payer plus cher pour une meilleure durabilité est parfois la vraie solution. »
Dans un contexte où une route sur deux n’est pas en bon état, l’équation est simple : plus on tarde, plus la facture grimpe. Et plus les risques augmentent. « Depuis trois ou quatre ans, le bilan routier repart à la hausse. L’état des routes n’est pas le facteur principal, mais il joue un rôle. Un mauvais comportement sur une bonne route peut être rattrapable. Sur une route en mauvais état, il peut être fatal. »
Pour CAA-Québec, l’heure n’est plus à désigner des coupables, mais à trouver des solutions. « Si on continue à pelleter le problème par en avant, on va simplement payer plus cher. L’objectif est de se mettre collectivement autour de la table pour régler ce qui peut l’être. »■


