Infrastructures : problème de société, solutions collectives
L’Ordre des ingénieurs du Québec réclame une mobilisation pour opérer un virage majeur dans la gestion des infrastructures publiques
En mars dernier, lors du premier Colloque infrastructure municipale de l’ACRGTQ, la présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec est revenue sur le piètre état de nombreuses infrastructure qui est le fruit de décennies de sous-investissements. La solution à cet enjeu de société est collective, selon l’Ordre des ingénieurs du Québec.
par Marie-Ève Martel
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Plus tôt cette année, l’Ordre des ingénieurs du Québec a publié un rapport faisant état de la situation. Dans le cadre de cette démarche, plus de 200 experts ont été consultés; deux sondages ont permis de connaître l’opinion des Québécois et celle des membres de l’Ordre sur le sujet et ; un recensement des pratiques exemplaires – en ce qui concerne la gouvernance des infrastructures ailleurs dans le monde – a été réalisé par l’École nationale d’administration publique (ENAP) et ses collaborateurs.
« La majorité de nos infrastructures ont été construites dans les années 1960 et 1970 et elles souffrent aujourd’hui d’un déficit d’entretien », rappelle d’emblée Sophie Larivière-Mantha, ingénieure et présidente de l’Ordre.
Le plus récent budget provincial faisait état d’un déficit de maintien d’actifs (DMA) de 45 G $, à savoir la somme nécessaire pour remettre les infrastructures en mauvais et en très mauvais état dans un état au moins satisfaisant. C’est sans compter les infrastructures sous la responsabilité des municipalités et dont on ne connaît que le DMA des infrastructures en eau (incluant les chaussées au-dessus des conduites), qui est semblable. « On parle donc d’un déficit de maintien d’actifs d’au moins 90 G $ au Québec, avance Mme Larivière-Mantha. Et le Vérificateur général du Québec affirme qu’on le sous-estime. »
« On a souvent fait le choix de construire de nouvelles infrastructures plutôt que de réparer celles qu’on a », renchérit-elle. Un phénomène qu’elle appelle « le syndrome du ruban » pour décrire le choix d’inaugurer de nouveaux projets. « C’est comme si vous décidiez de refaire votre cuisine à neuf alors que vous savez très bien que votre toiture coule. »
Comme ordre professionnel, l’Ordre des ingénieurs veille à la protection du public. C’est donc parce que de nombreuses « infrastructures ne rendent plus les services pour lesquels elles ont été construites » et que les défaillances sont susceptibles de mettre à risque la sécurité du public que l’Ordre tire la sonnette d’alarme.
« On a des hôpitaux dont le toit coule sur des appareils de laboratoire, ou des blocs opératoires qui sont fermés parce qu’il y a de la vermine, rappelle l’ingénieure. On a des ponts troués, des routes avec des nids-de-poule. » Bon nombre des nos infrastructures essentielles comportent des irrégularités invisibles ; leur désuétude ne l’est toutefois pas. « Il faudra des investissements dont on ne verra pas le résultat ou dont les retombées ne seront pas visibles instantanément », plaide Mme Larivière-Mantha.
Plus de prévisibilité et de transparence
L’Ordre plaide pour un financement plus stable et mieux planifié des investissements en matière d’infrastructures. Bien que le Plan québécois des infrastructures (PQI) prévoie des investissements sur plusieurs années, son financement varie au gré des priorités politiques et des imprévus qui dégarnissent les coffres de l’État.
« On voudrait que le budget des cinq premières années du PQI soit fixé, ce qui donnerait une prévisibilité au marché et aux donneurs d’ouvrage », explique Mme Larivière-Mantha.
L’Ordre estime essentiel d’opérer un changement de culture axé sur les données probantes, la transparence et l’obligation d’assurer un maintien en continu des infrastructures. Il propose en ce sens la création d’un bureau indépendant chargé de s’assurer de la production de données objectives et transparentes par les ministères et organismes gouvernementaux. L’Ordre est aussi d’avis que des cibles en matière de réduction du DMA doivent être établies et suivies assidûment. Ce bureau observerait les progrès de la réduction du DMA et de l’intégration de saines pratiques en gestion des actifs.
Les décisions doivent être fondées sur des données probantes, actuellement difficiles à colliger. « Vous me demanderiez un portrait global des infrastructures du Québec et je ne serais pas en mesure de vous le fournir », indique Mme Larivière-Mantha.
« La prévisibilité et une plus grande transparence avec le public améliorerait sa compréhension des choix, parfois difficiles, qui sont faits, notamment de privilégier le maintien des actifs actuels au détriment de nouvelles infrastructures », estime-t-elle.
Plus de souplesse
Certains processus sont accompagnés d’une lourdeur administrative et réglementaire qui pourrait être optimisée, croit l’ingénieure.
« L’Union des municipalités [du Québec] indiquait qu’il en coûtait de 900 M $ à 1,5 G $ par année aux municipalités pour s’adapter aux nouvelles normes et réglementations », soutient la présidente de l’Ordre, qui plaide pour l’innovation et une saine gestion du risque. « On invite à se questionner sur l’application intégrale des mises aux normes existantes, sans toutefois faire de compromis sur la protection du public. » Dans son rapport, l’Ordre en appelle à un examen des réglementations applicables aux infrastructures afin d’en assurer l’intelligibilité et la cohérence.
Le plus bas soumissionnaire conforme demeure un mode d’octroi de contrats fréquent au Québec, mais il peut avoir pour effet d’augmenter la facture en raison du risque qui repose entièrement sur le soumissionnaire, en plus d’être plus propice aux litiges. « On souhaite un changement de culture, pour qu’on n’y aille pas toujours avec le plus bas soumissionnaire, relève Mme Larivière-Mantha. On pourrait travailler en mode collaboratif dès le départ pour arriver avec la meilleure solution à la fin. »
Pour une mobilisation collective
Qu’importe la manière dont la réorganisation de la gestion des infrastructures se fera, Sophie Larivière-Mantha est d’avis qu’une mobilisation collective est la clé.
Il faut l’appui de la population, et pour l’obtenir, les Québécois doivent comprendre l’ampleur de la crise actuelle. Il faut aussi travailler en concertation avec toutes les parties prenantes, qu’il s’agisse des donneurs d’ouvrage ou des entrepreneurs.
La démarche nécessite l’engagement des élus, tous partis confondus. En ce sens, l’Ordre considère que la mise à niveau des infrastructures actuelle doit être un enjeu prioritaire et transpartisan lors de la prochaine campagne électorale.
« Une infrastructure dure plus longtemps qu’un cycle électoral de quatre ans, martèle Mme Larivière-Mantha. Ça prend une vision de 20 ou 30 ans pour savoir où on s’en va avec nos infrastructures et ce qu’on va léguer aux générations futures. »■


