La guerre tarifaire et les perspectives dans l’industrie de la construction
Développer nos infrastructures et nos ressources pour contrer les pressions américaines
La guerre commerciale que livrent les États-Unis au Canada a changé la nature de nos relations avec nos voisins. Dans ce contexte, quelles sont les opportunités de réinvention économique, les défis du maintien des infrastructures, le potentiel du réseau énergétique et la pertinence du Plan Nord ? Entrevue sur ces enjeux avec Jean Charest, ancien premier ministre du Québec et membre du Conseil sur les relations canado-américaines.
par Stéphane Gagné
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D’abord questionné sur l’objectif américain de réduire son déficit commercial par l’imposition de tarifs douaniers au Canada et aux autres pays, M. Charest doute fort que cela réussisse, et cela en raison de l’énorme dette américaine. En août 2025, la dette américaine atteignait la somme astronomique de 37 000 milliards de dollars. D’autre part, M. Charest a déjà mentionné que cette guerre tarifaire pourrait, à terme, renforcer la position économique du Canada, et il le croit toujours. « Cela nous force à faire un examen de notre économie et à être plus efficaces », dit-il.
La construction comme levier économique
L’un des moyens de faire face au contexte actuel est de dynamiser le secteur de la construction. De l’avis de l’ancien premier ministre, ce secteur est un levier économique important et les principaux donneurs d’ouvrage (Hydro-Québec, ministère des Transports et de la Mobilité durable, les grandes municipalités) auront un rôle à jouer. « Ce qui se passe en ce moment nous incite à être moins dépendants des États-Unis, à alléger notre réglementation, à le faire intelligemment et à revoir notre fiscalité en demeurant assez proches de celle de nos voisins du Sud », expose-t-il.
En construction, M. Charest constate toutefois qu’il y a un retard dans l’adoption de nouvelles technologies de la part des PME. « À ce chapitre, la méthode de modélisation des données de la construction (appelée BIM pour Building Information Modeling), adoptée par certaines entreprises, constitue l’une des voies à suivre », pense-t-il.
Le BIM compte parmi les solutions pour accroître la productivité en construction. Jean Charest cite aussi en exemple l’initiative grand V d’Investissement Québec. Selon Statistique Canada, entre 2019 et 2023, les entreprises qui ont investi dans leur productivité avec le soutien de l’organisme ont vu celle-ci augmenter de 44 %, contre seulement 3,5 % pour l’ensemble des entreprises du secteur manufacturier québécois.
La nécessité de se réinventer
L’ancien premier ministre a déjà mentionné sur plusieurs tribunes l’importance de se réinventer. C’est d’ailleurs le thème du dernier congrès de l’ACRGTQ : Innover dans une économie en transformation. M. Charest juge que cela pourrait se faire notamment dans le domaine de la gouvernance. « La collaboration devrait être plus efficace entre le gouvernement central et les provinces », dit celui qui rappelle que la fédération canadienne est l’une des plus décentralisées du monde. « Il y a un manque d’arrimage entre Ottawa et les provinces dans plusieurs domaines, dont les ressources naturelles et l’immigration. » C’est d’ailleurs pour cette raison que M. Charest avait créé le Conseil de la fédération lorsqu’il était premier ministre du Québec. Un conseil qui, à ses yeux, pourrait jouer un rôle beaucoup plus grand qu’actuellement.
L’énergie comme moteur d’économie
Développer notre réseau énergétique est fondamental pour M. Charest. D’autant plus que le Québec a l’avantage d’avoir une électricité à prix compétitif. L’ambitieux Plan d’action 2035 d’Hydro-Québec, qui prévoit des investissements de 200 milliards de dollars, principalement en nouvelles infrastructures de production, devrait occuper 35 000 travailleurs, dont des milliers en construction. Le fait que ce plan soit beaucoup orienté vers le développement de l’éolien ne cause pas de problème, selon M. Charest, mais il faudrait à son avis aussi développer le nucléaire, qui a l’avantage d’être une énergie exempte d’émissions de GES.
D’après lui, l’idée de la CAQ de participer à la construction de centres de données est bonne parce qu’il s’agit d’un secteur économique en émergence, mais il rappelle que ces infrastructures sont très énergivores et créent peu d’emplois. « Il faudrait toutefois protéger la souveraineté de nos données en construisant nos propres centres », dit-il.
Défi de maintenir les actifs dans un contexte budgétaire difficile
Parmi les grands défis qu’aura à relever le Québec dans les prochaines années, il y a le maintien des actifs (notamment routiers). Dans un contexte budgétaire difficile, M. Charest avait créé, en 2006, le Fonds des générations, un instrument financier qui visait à réduire notre dette. « Il permet de réserver des sources de financement clairement identifiées à cette fin et de les mettre à l’abri des aléas des cycles politiques », explique-t-il. Éventuellement, une dette réduite ouvrira la voie au financement de projets d’infrastructures.
L’intéressant modèle norvégien
Une autre façon de parvenir à financer nos multiples besoins en maintien des actifs serait d’avoir un modèle semblable à celui de la Norvège. Ce pays, producteur de pétrole comme le Canada, a créé un fonds souverain dont les sommes proviennent de redevances pétrolières. Il permet de financer divers travaux, dont des projets d’énergies renouvelables. « On pourrait faire la même chose ici », considère Jean Charest, qui déplore que l’on offre notre pétrole au rabais aux États-Unis. L’autre grand défi de notre province est la pénurie de maind’oeuvre. Aura-t-on une main-d’oeuvre suffisante si tous les projets annoncés démarrent en même temps ? M. Charest estime qu’il s’agit d’un enjeu majeur. « L’une de nos faiblesses est la mauvaise planification de la formation et le recrutement insuffisant de travailleurs étrangers », affirme-t-il.
Le potentiel du Nord québécois
Enfin, qu’en est-il du Plan Nord ? À l’époque où Jean Charest était premier ministre du Québec, son gouvernement avait conçu ce plan afin de développer les richesses minières au nord de la province. Selon M. Charest, ce projet pourrait redevenir un levier stratégique de développement, mais il déplore que le Québec soit trop passif à ce sujet. Il cite en exemple l’Ontario, qui met en ce moment les bouchées doubles pour développer une région de 5 000 kilomètres carrés au nord de Thunder Bay avec le programme Ring of fire. En somme, face aux défis posés par la guerre tarifaire américaine, le Québec dispose d’atouts considérables qu’il lui faudra mobiliser avec audace et efficacité pour transformer cette épreuve en opportunité de réinvention économique durable. ■


