MAGAZINE CONSTAS

7 questions sur le gaz naturel liquéfié (GNL)

Pour mieux comprendre l’essor du GNL, une ressource stratégique dans un monde en mutation

Dans un contexte de tensions géopolitiques et de transition énergétique, le gaz naturel liquéfié (GNL) suscite un regain d’intérêt au Canada et au Québec. Mais alors que l’acceptabilité sociale de cette filière semble évoluer, plusieurs questions demeurent quant à sa pertinence dans un monde qui cherche à se décarboner. On fait le point.

par Steve Proulx

 

 

Pont de gazoduc traversant la rivière Bow, en Alberta.

 

Qu’est-ce que le GNL?

Le GNL est simplement du gaz naturel qui a été refroidi à une température d’environ -160 °C, le transformant en un liquide clair, incolore et inodore. Ce processus de liquéfaction permet de réduire son volume d’environ 600 fois, ce qui facilite son transport sur de longues distances, notamment par bateau.

C’est d’ailleurs ce qui rend le GNL intéressant: cette technologie permet de diversifier les sources d’approvisionnement en gaz sans dépendre uniquement des gazoducs terrestres. Le GNL est ainsi appelé à jouer un rôle croissant dans le commerce mondial de l’énergie.

Pourquoi s’intéresse-t-on au GNL aujourd’hui?

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine a montré la forte dépendance de l’Europe vis-à-vis du gaz russe. Le gaz naturel liquéfié apparaît ainsi comme une solution de rechange viable pour l’approvisionnement énergétique européen. Contrairement aux gazoducs, qui sont peu flexibles et qui n’offrent pas la possibilité de mettre en concurrence les fournisseurs de gaz, le GNL permet de diversifier les sources d’approvisionnement. L’Europe pourrait ainsi réduire sa dépendance aux 13 gazoducs la reliant à la Russie et aux «33% des importations totales de gaz vers l’Europe [qui] proviennent des gazoducs russes», comme le rapportait Dejan Glavas, professeur associé en finance à l’École nationale des ponts et chaussées (France) dans un article publié en 2022 dans The Conversation.

Par ailleurs, au Canada, dans un contexte de «guerre tarifaire» lancée par Donald Trump, le GNL apparaît comme un moyen de vendre notre gaz naturel dans d’autres marchés que celui des États-Unis, dont l’Asie, l’Europe et l’Inde.

Installation de LNG Canada à Kitimat, en Colombie-Britannique, novembre 2024. Photo: LNG Canada

Le GNL, une énergie «propre»?

Si Ressources naturelles Canada n’hésite pas à présenter le GNL comme le «combustible fossile le plus propre au monde», la question du coût environnemental de cette source d’énergie demeure controversée.

Les promoteurs du gaz naturel liquéfié le présentent comme un «partenaire» des énergies renouvelables, offrant une source stable pour compenser l’intermittence du solaire et de l’éolien. Ils soulignent également sa flexibilité et sa capacité à remplacer rapidement des sources plus polluantes comme le charbon. Selon différentes études, le GNL pourrait réduire les émissions de GES d’environ 40 à 50% en comparaison au charbon, et de 15 à 20% par rapport au pétrole.

En revanche, une récente étude réalisée par le professeur Robert W. Howarth de l’Université Cornell aux États-Unis affirme que le gaz naturel liquéfié serait plus polluant que le charbon. Cette conclusion, confirmée par un processus de révision par les pairs, contredit la position généralement défendue par l’industrie. C’est que le chercheur s’est intéressé à l’ensemble du cycle de vie du GNL destiné à l’exportation, prenant en compte les émissions de gaz à effet de serre à chaque étape. En considérant toutes les phases de production – extraction, liquéfaction, transport et stockage –, l’empreinte carbone du gaz naturel est loin d’être négligeable.

Départ de la première cargaison de LNG Canada à Kitimat, en Colombie-Britannique, le 30 juin 2025. Photo: LNG Canada

À Radio-Canada, Normand Mousseau, directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, abondait dans le même sens: «Quand on le liquéfie et qu’on l’exporte loin, le gaz naturel n’est pas une ressource propre.»

Dans le contexte de la transition énergétique, d’autres critiques soulignent que les investissements massifs dans les infrastructures de GNL risquent de «verrouiller» la dépendance aux énergies fossiles pour plusieurs décennies, détournant des capitaux qui pourraient être consacrés aux énergies renouvelables.

Comment le Canada se positionne-t-il dans cette industrie?

Le Canada s’avère un acteur émergent dans l’industrie mondiale du GNL. Quatrième plus important exportateur et cinquième producteur de gaz naturel au monde, le Canada dispose d’abondantes ressources gazières: Ressources naturelles Canada estime à 44 000 milliards de mètres cubes le volume de gaz naturel commercialisable.

Le gouvernement fédéral canadien soutient généralement la construction d’infrastructures de GNL, les considérant comme une opportunité économique et un moyen de réduire les émissions mondiales de GES si le gaz remplace des énergies plus polluantes à l’étranger.

Ottawa a ainsi mis en place des cadres réglementaires et des processus d’évaluation environnementale spécifiques à ces projets. Il y a actuellement au pays sept projets d’exportation de GNL et un projet d’infrastructure, tous en Colombie-Britannique.

Représentation artistique illustrant le projet LNG Canada une fois achevé. Photo: LNG Canada

Le 30 juin dernier, LNG Canada a chargé avec succès sa première cargaison de GNL destinée aux marchés mondiaux en partance de Kitimat (Colombie-Britannique), marquant le début des opérations de la première grande installation d’exportation de GNL du Canada.

Cette réalisation d’envergure, qui représente le plus important investissement privé de l’histoire canadienne (environ 40 G$), vise à exporter 14 millions de tonnes de GNL par an vers l’Asie, avec une possible expansion à 28 millions de tonnes une fois sa phase 2 terminée.

Toutefois, elle a connu des dépassements de coûts importants et des retards de construction, tout en faisant face à des contestations environnementales persistantes. Son bilan économique et son incidence sur les émissions canadiennes de GES restent à être évalués.

 


 

 


 

Et au Québec?

Après avoir rejeté le projet Énergie Saguenay en 2021 sur la base des conclusions du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, le gouvernement du Québec semble maintenant plus enclin à ouvrir la porte au GNL. Le contexte d’instabilité depuis l’élection de Donald Trump n’est pas étranger à ce changement de cap.

L’hiver dernier, le premier ministre François Legault s’est dit «ouvert» à étudier le mégaprojet Marinvest Energy, qui comprend la construction d’une usine de liquéfaction à Baie-Comeau et un gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres reliant cette installation au réseau canadien de TC Énergie. Cette ouverture s’inscrit dans une tentative de positionner le Québec sur le marché mondial du GNL.

Québec solidaire a exhorté le gouvernement à rejeter rapidement le projet, qualifiant la relance de l’industrie du gaz naturel de «fausse solution». Au moment d’écrire ces lignes, le Parti libéral et le Parti Québécois n’avaient pas officiellement pris position dans ce dossier.

L’un des défis majeurs pour les projets de GNL au Québec est l’approvisionnement en gaz naturel. La province ne produisant pas de gaz, celui-ci doit être acheminé par gazoduc depuis l’Ouest canadien. Or, le réseau existant a atteint ses limites de capacité et nécessiterait d’importants investissements pour être étendu. La construction de nouveaux gazoducs pose des défis considérables: coûts élevés, opposition de certaines communautés dont les terres sont traversées, enjeux de droits autochtones, etc.

Le méthanier GasLog Glasgow sur le site de LNG Canada à Kitimat, en Colombie-Britannique, le 28 juin 2025. Photo: LNG Canada

Qu’en est-il de l’acceptabilité sociale?

Selon un récent sondage SOM-La Presse, 61% des Québécois sont maintenant favorables au projet de Marinvest Energy. Ce revirement de l’opinion publique s’explique par «l’exaspération et les craintes des Québécois par rapport aux tarifs [douaniers américains]», selon le sondeur Vincent Bouchard, qui souligne qu’il s’agit probablement d’une «réaction à chaud» qui «pourrait changer au gré du contexte». Il précise également que ces résultats ne représentent pas nécessairement «un rejet massif des préoccupations environnementales», mais plutôt une forme de pragmatisme par rapport à une situation de crise.

À titre de comparaison, dans un sondage Léger réalisé en novembre 2020 à propos du projet GNL Québec, seulement 34% des Québécois y étaient favorables, et 54% étaient contre l’idée d’y investir des fonds publics.

Quel est l’avenir de la filière du GNL au pays?

La demande mondiale de GNL connaît une croissance soutenue, particulièrement en Asie (Chine, Japon, Corée du Sud, Inde), et plus récemment en Europe à la suite de la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie suggèrent que cette demande pourrait continuer à croître jusqu’aux
années 2030-2040.

Cependant, l’évolution des politiques climatiques mondiales, l’accélération du déploiement des énergies renouvelables et les objectifs de carboneutralité adoptés par de nombreux pays créent des incertitudes sur la demande à long terme.

Le Canada et le Québec doivent évaluer si leurs investissements dans le GNL resteront pertinents dans un monde qui cherche à se décarboner. ■