MAGAZINE CONSTAS

Entretien avec Gisèle Bourque, Directrice générale sortante de l’ACRGTQ

Quarante ans au service des routes et des grands projets : l’héritage d’une bâtisseuse

par Claude Bourget

 

C’est une page de l’histoire moderne du secteur génie civil et voirie du Québec qui se tourne. Après quatre décennies de service, dont plus de vingt ans à la direction générale, Me Gisèle Bourque quitte l’Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec (ACRGTQ) au terme du 82e congrès annuel de l’organisation. Première femme et première avocate à diriger cette organisation, elle aura traversé les tempêtes et contribué aux grandes transformations de l’Industrie, de la Commission Charbonneau à la reconnaissance stratégique du secteur génie civil et voirie. À l’aube de ce départ annoncé pour le début de 2026, elle nous a accordé un entretien à cœur ouvert : un temps d’arrêt nécessaire pour dresser le bilan d’une vie professionnelle bien remplie et jeter un regard lucide sur les défis qui attendent la relève.

La formation universitaire

CB : Gisèle Bourque, j’aimerais d’emblée quelques mots sur votre formation, car elle n’est pas anodine.

GB : Quand j’ai terminé mon barreau, j’avais prévu me diriger vers le Centre de justice internationale de La Haye en Hollande. Mais je ne m’y suis jamais rendue, parce que je me suis mariée, et suis devenue mère. Je voulais travailler en Europe, je m’étais inscrite et tout, mais je ne suis finalement pas allée dans cette grande école. Le mariage a gagné.

CB :  La Haye, c’est une anecdote, mais c’est révélateur.

GB : Oui, ça montre un peu ce qui m’habitait déjà.

CB : Ce qui le montre également par la suite, c’est que vous obteniez ici, au pays, à l’Université Laval, votre baccalauréat en droit et, justement, une maîtrise en droit international. Changement de continent, mais pas de vocation. Est-ce que votre formation universitaire a été cruciale dans votre long passage à l’Association ?

GB : Pour occuper la direction générale de l’ACRGTQ, ce n’est pas un incontournable ni un gage de succès. Il y a eu de grands leaders parmi mes prédécesseurs, lesquels ont été presque essentiellement des ingénieurs et, bien sûr, époque et tradition obligent, des hommes.

Cela dit, il y a avantage, particulièrement de nos jours, à posséder une formation juridique. Nos façons de penser en sont transformées, je crois, de manière à nous permettre de développer un sens plus aigu des stratégies, de la compréhension des alliés, des adversaires, des enjeux. La raison principale, je pense, est que, dans tous les domaines confondus, la loi est omniprésente, tout comme la réglementation et ses mécaniques. La formation de juriste t’éduque sur ces plans. Sans connaître tout le corpus des lois et règlements, tu en développes le sens, tu comprends l’intention, la vision du législateur. Ça permet de naviguer beaucoup plus aisément, je le dis sans prétention, parmi l’ensemble des activités qui incombent à une organisation comme l’ACRGTQ.

Le parcours professionnel

CB : Vous avez fait votre entrée à l’Association, en 1985, en qualité de directrice du contentieux, puis vous êtes devenue directrice générale adjointe et, finalement, en 2001, directrice générale.

GB : Oui, comme avocate, directrice du contentieux, puis directrice générale adjointe. Jusqu’à l’époque où j’ai assuré par deux fois l’intérim d’une année à la direction générale (deux de mes prédécesseurs avaient quitté). C’est au second intérim que fut mis en branle le processus de recrutement avec le Cabinet de relations publiques NATIONAL, à Montréal.


 

 


 

 

Pour la petite histoire, c’était Ghislain Dufour, ancien PDG du Conseil du patronat, qui s’occupait du dossier. Il y eut énormément de candidats, m’a-t-on informée par la suite. Et puis finalement, après maintes rencontres, le conseil d’administration a tranché en ma faveur. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était au mois de mars, au Cercle de la Garnison, à Québec. Je vois encore le président du CA, feu Pierre Delangis, des Entreprises Bourget, un homme solide et de grande prestance, peu émotif d’ordinaire, m’arriver avec la larme à l’œil, pour me dire, à moi la première étonnée : « J’ai une belle nouvelle à t’apprendre. C’est toi qu’on a choisie. »

Cela dit, en dépit de l’honneur, j’ai demandé à y réfléchir. Je n’avais fait aucune démarche pour obtenir le poste. Mon optique se résumait à retourner simplement à mon poste de directrice adjointe. J’avais bien aimé les intérims, mais je me disais que bon, dans le fond, ce n’est peut-être pas ça que je préfère. Ma réponse fut d’accepter à la condition de passer un test psychométrique de haut niveau, question de rassurer l’ACRGTQ, et de me rassurer moi-même, sur mon outillage. C’était rendre service en me rendant service. J’ai passé le test haut la main et puis j’ai accepté.

CB : Est-ce que vous considérez que le CA a fait preuve d’audace ?

GB : Oui, absolument, et je l’ai mentionné dans mon intervention de départ au congrès de l’ACRGTQ. C’était extrêmement surprenant. Il y avait une cinquantaine de candidats, dans un univers d’hommes, excessivement majoritaires dans le monde conservateur de la construction, surtout en matière de génie civil et voirie. Alors, une femme, et avocate en plus ! Je fus doublement honorée, oui, puis en même temps réjouie de voir une telle ouverture d’esprit, une liberté d’agir en se basant sur les faits. On m’avait vu à l’œuvre sur deux intérims où tout s’était passé à la satisfaction générale. Les liens tissés avec les employés, avec les membres, mes méthodes de gestion, ces facteurs ont certainement aidé.

Un changement de culture

CB : Est-ce qu’on peut considérer qu’à partir de ce moment-là, il y a eu un changement de culture permanent à l’ACRGTQ?

GB : Absolument. Pas de simples effets, mais un changement de paramètres, visible entre autres dans le regard des hommes du milieu, soudainement plus ouverts. Des femmes entrepreneurs – le plus souvent à la tête d’entreprises familiales dans le secteur génie civil – m’appelaient pour m’exprimer leur appui, l’effet de ma nomination et de ce qu’elle a entraîné sur leur propre carrière.

CB : Est-ce qu’à partir de ce moment-là, les femmes à l’emploi de l’ACRGTQ ont pris plus d’assurance ? On peut le penser.

GB : Il serait difficile pour moi de témoigner pour elles. Mais tout ce que je peux dire, c’est que j’ai toujours senti que les femmes de mon équipe, depuis que je suis directrice générale, étaient professionnellement épanouies, très bien campées dans leur rôle. Ma nomination y a-t-elle contribué ? Je l’ignore, mais si c’est le cas, le crédit en revient d’abord au conseil d’administration. Il faut dire que j’ai toujours traité le personnel féminin de la même façon que le personnel masculin. Je n’accepte d’ailleurs aucun déséquilibre au chapitre des traitements salariaux. Le respect de l’employé par la hiérarchie, comme celui des employés entre eux, et en somme des uns envers les autres, est de la plus haute importance ; c’est une valeur fondamentale. Je ne tolère aucun manque de respect au sein de la permanence. Ce principe est sur toutes les lèvres aujourd’hui, mais en ce qui me concerne il fut mis en œuvre dès le départ. Ce qui a toujours gouverné ma vie, depuis toute petite, c’est le respect dans la justice et l’équité. Jeune, je me battais dans toutes sortes de dossiers touchant à ces dimensions. Et je le fais encore aujourd’hui, bien sûr, sans doute plus que jamais. Et ce que j’applique ici l’a été également envers les membres. Il s’agissait d’un incontournable. Le souci de les aider, de les guider si nécessaire, de toujours saisir adéquatement leurs intérêts, leurs besoins, de bien les cerner, puis de faire tout ce qui est en notre pouvoir, bien sûr, pour les satisfaire, voilà ce qui me guide et a guidé l’Association sous ma direction.

La constitution de l’équipe

CB : On imagine que cette philosophie, cette façon de penser a influencé dès le départ la composition de votre équipe.

GB : Exactement, et jusqu’à ce jour.

CB : Au fait, la configuration des spécialités que l’on trouvait à votre arrivée était-elle semblable à celle que vous léguez aujourd’hui ?

GB : Non, bien évidemment. Je suis arrivée à la direction générale en 2001, il y aura bientôt 25 ans. À ce moment-là, il y avait déjà un service science, technologie et innovation, mais façonné autrement. À la direction, l’ingénieur Pierre Tremblay n’avait qu’un employé, alors que maintenant nous en comptons trois, dont une ingénieure à l’environnement. Il faut dire que sept comités et regroupements relèvent actuellement de ces services techniques. C’est beaucoup.

D’autre part, nous avions déjà une forte équipe affectée aux relations du travail, puisque depuis 1995, l’ACRGTQ avait remplacé l’Association des entrepreneurs en construction du Québec (AEC) comme mandataire de la négociation, de l’application et du suivi de la convention collective du secteur génie civil et voirie de l’industrie de la construction. Ainsi l’avait décidé le ministère du Travail. Or là encore, ce volet majeur a prospéré et compte aujourd’hui, sous la direction de Me Christian Tétreault, plusieurs professionnels. J’aimerais souligner que nous sommes passés d’une époque où les parties patronale et syndicale n’arrivaient à aucun compromis, à celle où ces mêmes parties ont appris à s’entendre. Tout finissait dans ce temps-là en décrets gouvernementaux, et depuis aucun décret n’a été nécessaire. J’en suis très fière.

Notons au passage que le service des relations de travail redouble d’activités avec la deuxième vague de dispositions du projet de loi n° 42 visant à prévenir et à combattre le harcèlement psychologique et la violence à caractère sexuel en milieu de travail. C’est central.

En somme, à mon entrée à l’Association, au tout début, nous formions une équipe de sept personnes, dont le personnel de soutien, une réceptionniste, une organisatrice des événements spéciaux. J’étais la seule avocate et il n’y avait qu’un seul ingénieur. À ce jour, tous services confondus, nous comptons une quarantaine de permanents.

Un point de départ : la Commission parlementaire d’Hydro-Québec

CB : Nous parlerons des grandes avancées de l’ACRGTQ, mais je voudrais d’abord vous entendre sur ce qui fut pour vous une sorte d’étincelle, une intervention auprès de Robert Bourassa, alors premier ministre.

GB : Toutes sortes de dossiers se sont présentés, certains impressionnants, mais il est juste de dire que l’un des premiers qui m’a marquée impliquait le premier ministre. Nous sommes, je crois, en 1987. J’étais dans le bureau de Robert Bourassa avec Gérald Désourdy, membre de la famille Désourdy, intimement liée à l’essor de Bromont, comme chacun sait. Hydro-Québec cherchait à éliminer le recours à la sous-traitance assurée par nos entrepreneurs pour l’exécution de certains travaux comme les lignes de distribution. Cette intention, si elle se concrétisait, allait mettre en péril plusieurs de nos entreprises dont Hydro-Québec était le seul client. Nous avons alors insisté auprès du premier ministre pour la création d’une commission parlementaire visant à faire la lumière sur la sous-traitance à Hydro-Québec. Et Robert Bourassa de nous répondre : « C’est correct. Oui, on va le faire. » Il y a eu dans ce cadre un mandat de filature donné à un détective privé, concernant les employés d’Hydro-Québec. Je le mentionne ici librement car nous l’avions indiqué en commission parlementaire, résultats à l’appui. L’enquête révélait que les employés d’Hydro-Québec étaient très lents dans l’exercice de leur fonction, qu’ils exagéraient les pauses et montraient une productivité incroyablement faible, surtout par rapport à nos entrepreneurs. Devant les faits, le maintien du recours à la sous-traitance avait été obtenu.

Les grandes avancées : le Code d’éthique

CB : J’aimerais rester avec vous sur les dossiers emblématiques et les moments où votre direction et le travail de votre équipe ont marqué l’histoire de l’Association. Nous sommes au cœur de cet entretien, car ce qui définit l’ACRGTQ moderne, ce sont ces avancées, une à une, c’est la création en chaîne de tous ces outils indispensables qui sont aujourd’hui les siens. J’aimerais que vous abordiez un gros morceau, qui est la création du code d’éthique.

GB : Il existait déjà un code d’éthique, bien sûr, pour ce qui est des membres du conseil d’administration et des administrateurs, dans un souci de saine gouvernance. Or, c’était inexistant au chapitre des membres de l’Association. Nous avons donc décidé de l’établir.

CB : Qu’est-ce qui a amené l’ACRGTQ à définir ce besoin à ce moment ?

GB : Nous étions bien conscients, tout d’abord, que les entreprises, les entrepreneurs en construction, la construction elle-même comme industrie, n’étaient pas très bien vus du public en général. Il était arrivé certains événements négatifs, tel l’effondrement du viaduc de la Concorde qui ne fut pas rien. Une ambiance s’était mise en place, contribuant à ternir l’image des entrepreneurs en construction. Les choses ont changé considérablement, mais nous devions alors en prendre acte. Nous avions déjà modernisé l’image de marque de l’ACRGTQ, avec une refonte du logo et de nos outils de communication. Mais au-delà de cette nouvelle enveloppe, notre véritable objectif était de valoriser le fond. Nous voulions faire savoir que l’ACRGTQ plaçait au cœur de ses priorités l’excellence de l’exécution, l’intégrité des pratiques et la qualité des relations, tant avec les donneurs d’ouvrage qu’avec les partenaires de la chaîne d’approvisionnement. Par conséquent, j’ai voulu exprimer sur papier ces principes, les consolider matériellement, et pour ainsi dire avec la signature de tous. D’où le recours à un code d’éthique, car tout cela relève en somme de l’éthique. J’ai pensé que c’était nécessaire pour montrer et démontrer le sérieux de nos membres et de leur implication, ainsi que le haut niveau des qualités qui les réunissaient. Après, il s’agissait de nous assurer que les membres respectent bel et bien ce code, ce qui fut fait. Si un membre déroge de ce code d’éthique, peu importe la disposition concernée, il est évincé ipso facto de l’Association. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

CB : Un déclencheur de plus a sans doute été les problèmes de corruption que l’Industrie a connus. La Commission Charbonneau a mis en lumière que les dérives ne relevaient pas d’un seul groupe d’acteurs, mais de causes plus larges. Le contexte a-t-il fait en sorte de rendre d’autant plus essentiel un code d’éthique rigoureux au niveau des membres, question aussi de les prémunir ?

GB : Pour nous, pour moi comme pour le conseil d’administration, il fallait absolument que les membres consacrent ce code et, pour ce qui les concerne en tant que leaders de l’industrie, prouvent par cette adhésion leur haut niveau de probité.

CB : Et le code a vraiment changé le portrait ?

GB : Oui, oui, absolument. Nous ne sommes plus à la même place, vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis de notre industrie et jusque dans les médias et l’opinion publique. J’en suis très heureuse et l’industrie de la construction ne peut pas et ne veut pas retourner en arrière.

 


 

 


 

 

Les grandes avancées : périodes sensibles et défense des entrepreneurs

CB : J’aimerais revenir sur quelques moments difficiles et notamment sur les conséquences de l’effondrement déjà évoqué du viaduc de la Concorde et de la Commission Johnson qui a suivi[1].

GB : L’ACRGTQ a pris une part active à la Commission Johnson. J’y étais personnellement, épaulée par notre équipe juridique, avec la ferme volonté de faire toute la lumière sur les causes de l’effondrement. Notre démarche visait non seulement la recherche de la vérité, mais surtout la prévention : il fallait identifier le danger à la source pour s’assurer qu’une telle tragédie ne se reproduise jamais.

CB : Est-ce qu’il y avait des points particuliers à défendre au nom des entrepreneurs ?

GB : Oui, il y en avait de toutes sortes, évidemment. Beaucoup d’entrepreneurs étaient questionnés, tout comme les ingénieurs et gestionnaires du MTQ, sans oublier les firmes de génie-conseil. Tous apportaient leur témoignage. Des spécialistes universitaires et des firmes externes ont également été mandatés pour établir les causes techniques de la rupture. On s’entend qu’il ne s’agissait pas d’un tribunal, mais d’une commission d’enquête. Elle n’avait pas le pouvoir de condamner ou de sanctionner qui que ce soit.

CB : Mais l’opinion publique, elle, peut exprimer une forme de condamnation, ou du moins un certain niveau de méfiance.

GB : En effet. C’est aussi pourquoi, devant le traumatisme public de l’effondrement, la Commission devait aboutir à un diagnostic honnête et surtout à des recommandations valables et robustes. Le nom de Pierre Marc Johnson inspirait confiance et la population s’attendait avec raison à la publication d’un rapport franc et crédible. La Commission a conclu que l’effondrement du viaduc de la Concorde résultait d’un mélange de défauts de conception et de défaillances systémiques dans la surveillance et a imposé ni plus ni moins qu’une réforme profonde de la gestion des infrastructures au Québec. Cela a même préparé indirectement le terrain pour la Commission Charbonneau, en attirant davantage l’attention sur la transparence, la reddition de comptes et les relations entre le MTQ et les firmes privées.

Les grandes avancées : la Commission Charbonneau

CB :  Rappelons les dates : dépôt du rapport final de la Commission Johnson, en octobre 2007, et premières audiences publiques de la Commission Charbonneau en mai 2012. Je rappelle aussi le nom complet de cette dernière : Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. La commissaire France Charbonneau a déposé son rapport final en novembre 2015, il y a un peu plus de dix ans.

GB : Notons pour mémoire que l’ACRGTQ est intervenue à cette commission comme organisme d’intérêt, et non comme partie mise en cause. Son rôle fut surtout d’aider à comprendre le fonctionnement réel du secteur des travaux routiers, du génie civil et voirie, en apportant des informations concernant en particulier le contexte et l’expérience du milieu. L’Association représentait naturellement les entrepreneurs qu’elle regroupe, en veillant à faire valoir leur situation concrète et les enjeux qu’ils doivent affronter, mais toujours dans un esprit de collaboration et de transparence. On a expliqué comment se déroulent les appels d’offres, comment s’articulent les relations entre les entrepreneurs et le gouvernement, comment joue la concurrence et quelles sont, en général, les pratiques encadrant le secteur. L’objectif était vraiment de fournir un portrait clair, utile et honnête à la Commission. Nous y avons donc contribué très activement, notamment par une présence quotidienne. Nous avions sur place un avocat à temps plein. Par ses interventions et par ses questions aux témoins, il a pu aider la Commission à mieux comprendre les réalités de notre industrie.

Par la suite, au-delà de notre présence à tous les travaux de la Commission, le travail a plutôt consisté, disons, à redorer le blason de la construction. La réputation de l’Industrie avait été durement touchée. Nous avons tenu à démontrer au public en général l’honnêteté des entrepreneurs dans leur grande majorité. Nous avons mis l’accent sur leurs belles réalisations au fil des années, question de faire prendre conscience aux gens que leur vie quotidienne était facilitée et sécurisée à maints égards grâce au travail des entrepreneurs en infrastructures : l’accès à une eau potable fiable, des réseaux d’aqueduc et d’égout qui fonctionnent sans qu’on y pense, des routes et des ponts sécuritaires, des viaducs qui supportent nos déplacements quotidiens et, plus largement, tout ce qui permet aux services essentiels — de l’électricité aux transports — de tenir debout jour après jour.

CB : Il s’agissait donc d’éclairer la qualité du travail général des entrepreneurs, au-delà des problèmes, mais sans pour cela les banaliser.

GB : Exactement. On parle de défendre les entrepreneurs et d’illustrer leur rôle. À chaque négociation de convention collective, d’ailleurs, il y a cette dimension, toujours à rappeler : l’implication profonde et solide des entrepreneurs, notamment auprès des donneurs d’ouvrage.

Les grandes avancées : représentation auprès des grands donneurs d’ouvrage et des gouvernements

CB : D’où les nombreuses tables et les nombreux comités ?

GB : Effectivement. Nous avons établi, de concert avec les plus grands donneurs d’ouvrage, de nombreuses tables bipartites, des comités d’échange entre entrepreneurs et autorités contractantes. Nous y sommes très impliqués, au premier chef en vue d’améliorer au mieux les clauses contractuelles. Et nous ne parlons pas de quelques comités, mais d’une trentaine.

CB : Entre autres, bien sûr, avec le ministère des Transports et de la Mobilité durable (le MTQ pour faire court) et Hydro-Québec.

GB : Oui, et aussi avec la Ville de Montréal. Et n’oublions pas le ministère de l’Environnement[2]. Nous sommes en collaboration régulière et souvent intensive avec lui en raison des multiples lois et règlements environnementaux, et aussi des bills omnibus qui affectent ou concernent directement les entrepreneurs dans leurs opérations quotidiennes. Cela exige d’eux un effort très soutenu, car les dossiers sont devenus complexes et très lourds. C’est ce qui explique la présence à l’ACRGTQ, depuis quelques années, d’une ingénieure spécialisée en environnement dont la fonction est de répondre aux besoins des membres à cet égard. Cette spécialiste extrêmement précise et informée est fort utile aux membres.

CB : Les entrepreneurs commencent à s’habituer, ou je dirais à mieux nager dans cette logique environnementale, avec les changements incessants qui la caractérisent ?

GB : Oui, c’est certain. Cette réglementation est devenue une partie de leur quotidien. Les règlements comme tels ne sont pas une nouveauté, mais ils se sont complexifiés au fil du temps. Les soumissions elles-mêmes comportent des clauses environnementales, les devis incluent des clauses contractuelles qui obligent au respect des dispositions environnementales. D’où, je le répète, la nécessité des tables bipartites et de l’expertise-conseil de l’ACRGTQ.

CB: Il y a le palier provincial, mais aussi le gouvernement fédéral, auprès duquel un certain lobby est également nécessaire. Je pense à la proximité naturelle de l’ACRGTQ et de l’Association canadienne de la construction (ACC).

GB : L’ACRGTQ est un membre fort de l’Association canadienne de la construction pour le volet québécois. Cela a toujours été le cas. Nous exerçons notre propre lobby au provincial et au municipal, mais on ne peut en rien négliger le volet fédéral. Là, avec l’ACC, on a aussi de beaux défis. C’est l’ACC qui mène la représentation auprès d’Ottawa, certes, mais l’ACRGTQ, en qualité de membre, l’encourage, la renforce et la sensibilise à sa manière. Nous faisons valoir les angles propres à la situation québécoise, qui diffère sur plusieurs aspects de celle des autres provinces. Il faut souligner la nécessité de continuer à s’impliquer auprès de l’ACC afin de peser de tout notre poids dans les dossiers d’intérêt fédéral.

Les grandes avancées : victoire sur les retards de paiement

CB : Un autre grand pas a été fait, dont je crois la conclusion récente. Je parle du dossier sur les retards de paiement.

GB : Je ne peux que lancer un « hourra ! ». On a siégé pas moins de treize années avant d’obtenir gain de cause. Trop longtemps les entrepreneurs ont été pénalisés, dans le cadre des contrats publics, par des délais de paiement injustifiés qui grevaient leurs coûts et mettaient leurs entreprises en difficulté. Après une grosse décennie de travail avec le gouvernement, nous avons contribué à l’élaboration d’un nouveau régime légal imposant aux donneurs d’ouvrage des paiements rapides et un mécanisme accéléré de règlement des différends. Le Règlement, en ce qui a trait au génie civil hors bâtiment, est entré en vigueur le 8 septembre de cette année pour les contrats de plus de 2,5 M de $. Ce règlement, concrètement, change la donne : il sécurise enfin les flux de trésorerie des entrepreneurs, il réduit la pression financière qui les étouffait, il simplifie la paperasse et désamorce les conflits beaucoup plus vite. Au bout du compte, ça redonne de l’air à l’Industrie et ça lui permet de redevenir vraiment compétitive.

CB : C’est un gros morceau.

GB : C’est un gros, gros morceau, un dossier majeur dont toutefois il reste à surveiller d’autres aspects. En ce moment, nous suivons de très près la mise en œuvre de ces nouvelles règles du côté des donneurs d’ouvrage. On constate déjà que certains ajustements internes, notamment au MTQ, s’éloignent un peu de l’esprit du règlement. Nous travaillons donc avec eux pour recentrer l’application, et ce n’est pas un exercice simple.

CB : Parce que, de toute façon, le MTQ a toujours été réfractaire à cette réforme, depuis le tout début.

GB : C’est exact. Historiquement, le MTQ a toujours conservé une certaine autonomie vis-à-vis des processus du Conseil du trésor. Il n’en a jamais pleinement intégré les orientations. Cette distance explique en grande partie les enjeux d’application que nous rencontrons aujourd’hui. Le travail se poursuit donc pour régler les aspects concrets et assurer un meilleur arrimage.

CB: Vous avez mentionné au passage l’importance des conflits à désamorcer et j’en profiterais pour insister sur une approche qui vous est chère et que vous privilégiez : l’approche consensuelle, c’est-à-dire le recours à la médiation pour le règlement des différends.

GB : L’ACRGTQ défend en fait un véritable changement de culture : plutôt que de laisser les conflits s’accumuler jusqu’au terme du projet, elle incite les donneurs d’ouvrage à les résoudre en temps réel. Il s’agit d’intégrer la médiation au cœur même de l’exécution des travaux, afin de dénouer les impasses au fur et à mesure et de rompre avec l’automatisme de la judiciarisation tardive. On encourage fortement cette optique, mais il y a une certaine résistance.

CB : Les entrepreneurs sont-ils ouverts à cette approche ?

GB : Oui, sans réserve. Chez les donneurs d’ouvrage, l’accueil est plus mitigé mais réel. Même si le gouvernement et le MTQ utilisent actuellement ces modes de règlement, cette pratique demeure ponctuelle alors qu’elle devrait être la norme. Nous militons activement pour que ce recours à la médiation s’institutionnalise et devienne un automatisme. Cette vision s’aligne d’ailleurs sur celle des tribunaux, qui imposent dorénavant la médiation comme préalable à la cour supérieure. C’est une cohérence d’ensemble.

Les grandes avancées : méthodes innovantes de construction

CB : Si on se tournait maintenant vers les méthodes innovantes de construction ? Il faut en parler également en matière d’évolution du travail dans l’Industrie.

GB : À l’ACRGTQ, nous préconisons beaucoup le recours aux méthodes innovantes de la part des entrepreneurs, méthodes qui d’ailleurs existent en bon nombre. On n’a qu’à s’inspirer de celles utilisées en Europe, en Asie. Elles ne sont pas toujours applicables ici, mais souvent, avec un certain effort d’adaptation, il y a un fort gain à en retirer. Au MTQ, l’ACRGTQ essaie encore et toujours de vendre l’idée des modes collaboratifs : pourquoi ne pas autoriser les entreprises à proposer des méthodes innovantes au tout début du processus avant même de sortir les appels d’offres ? Mais là aussi le MTQ est réfractaire. C’est extrêmement difficile de lui faire accepter une mesure aussi simple que bénéfique. Nous poussons en ce sens.

CB : Mais il y a Mobilité Infra Québec (MIQ), non, depuis décembre 2024 ?

GB : Nous avons salué haut et fort la création de Mobilité Infra Québec. Cette structure vouée aux grands projets, qui vise une agilité supérieure à celle du MTQ, était attendue. Nous avons d’ailleurs participé activement aux travaux législatifs, notamment en déposant un mémoire sur le projet de loi 61. Pour nous, c’est un changement de paradigme nécessaire, l’objectif étant de centraliser l’expertise pour mieux coordonner la complexité. Ce que nos entrepreneurs demandent, au final, c’est une meilleure conception en amont, de la clarté et de la prévisibilité. Si l’agence livre la marchandise sur ces points, l’exécution sur le terrain s’en trouvera grandement simplifiée.

CB : Mais ?

GB : Mais, depuis l’adoption de la loi, honnêtement, il ne se passe pas grand-chose. On ne voit pas encore les effets concrets, et c’est un peu décevant. Il faut dire que le MTQ reste, historiquement, le maître d’œuvre public dominant dans le domaine routier. Avec l’arrivée de Mobilité Infra Québec, certaines responsabilités clés doivent lui être retirées. Le MTQ doit céder des dossiers et MIQ doit se structurer, recruter, développer ses méthodes… Il y a une période d’ajustement.

CB : L’arrivée de MIQ, c’est bel et bien une occasion à ne pas rater pour l’Industrie ?

GB : Pour moi, c’est une occasion d’améliorer la planification, la conception et la prévisibilité des projets. On espère que les processus deviendront plus stables et plus efficaces, mais on reste très attentifs à la transition et à la façon dont MIQ va s’arrimer avec le MTQ.

CB : L’un des mandats clés de Mobilité Infra Québec, c’est aussi de revoir les modes d’attribution des contrats, n’est-ce pas ?

GB : Absolument. L’agence doit nous permettre de sortir du carcan des méthodes classiques. Jusqu’ici, le MTQ s’en tenait presque exclusivement au plus bas soumissionnaire conforme. Or, ce modèle a montré ses limites et ses terribles désavantages.

CB : On s’entend que c’est un non-sens, mais on en est encore là ?

GB : Malheureusement oui. Pour des contrats simples, ça peut tenir la route. Mais pour des projets d’envergure et complexes, c’est inefficace, voire contre-productif. Nous militons depuis longtemps pour les modes alternatifs, et spécifiquement pour le mode collaboratif. C’est à cause de cette ouverture que nous avons accueilli la loi avec autant de satisfaction.

CB : Et c’est bien à MIQ de mettre cette réforme en branle ?

GB : C’est leur mandat. À l’ACRGTQ, nous sommes prêts depuis des années. Mais soyons réalistes : la machine administrative est lourde à faire pivoter. Ça va venir, il faut être patient, mais la direction est la bonne.

Les grandes avancées : Santé et sécurité au travail

CB : Autre morceau de taille, la santé et sécurité du travail.

GB : Elle a évolué énormément. J’ai le souci, à l’instar de tous les entrepreneurs et maîtres d’œuvre, bien sûr, et des travailleurs eux-mêmes, de la santé et sécurité sur les chantiers. Comment ne pas l’avoir, notamment au chapitre crucial de la prévention ? La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), il faut le dire, encourage fortement les associations patronales à ce sujet. Avec le service prévention, santé et sécurité au travail, sous la direction de Luc Boily, on a vraiment une belle équipe, qui se promène à travers la province et fait beaucoup de sensibilisation. De plus, en juin 2024, on a grossi nos rangs avec la venue d’une super conseillère, Sylvie L’Heureux, ingénieure et ASC, ancienne directrice générale de l’ASP Construction. Nous sommes bien équipés !

CB : Quel a été l’élément déclencheur à ce sujet ? À quel moment s’est opérée la prise de conscience ?

GB : Je dirais que ça remonte facilement à dix ans et que ça se bonifie. Au fil du temps, on ajoute des couches. Parce que le but de la CNESST, absolument louable et partagé, c’est de faire en sorte que soit éliminé à la source tout danger d’accident. Or, les accidents du travail, malgré toute la formation qu’on donne aux entreprises, malgré toutes les communications, toutes les formes de sensibilisation, demeurent nombreux. Un accident, comme on le dit souvent dans le milieu, c’est un accident de trop. La formule est connue, mais elle est parfaite, claire et vraie.

Il faut admettre que le MTQ a été plus lent que nous l’aurions souhaité sur ce dossier. Cependant, nous avons réussi il y a quelques années à convaincre les instances de l’urgence de collaborer via des comités conjoints et d’inscrire des mesures de sécurité concrètes directement dans les contrats. Depuis, la dynamique a changé. Je dois d’ailleurs rendre à César ce qui est à César : Geneviève Guilbault, au cours de son mandat comme ministre des Transports, a posé des gestes forts pour la protection des travailleurs, particulièrement celle des signaleurs. Elle a réellement fait avancer la cause.

Toutefois, le principal innovateur sur cette question de la santé et sécurité au travail, ce fut vraiment Hydro-Québec. Elle a mis en place toutes sortes de comités sur lesquels siègent même les autres donneurs d’ouvrage, tout comme des associations patronales. Elle ne compte pas ses efforts à ce propos, il faut le souligner.

Les grandes avancées : le dossier des camionneurs

CB : J’aimerais maintenant aborder un autre volet avec vous, et qui est sans doute l’un des plus âgés, si je puis dire, c’est le dossier des camionneurs. Non pas des routiers, dois-je spécifier pour le lecteur, mais des transporteurs de granulats.

GB : Ce sont là des transporteurs essentiels aux entrepreneurs dans le cadre de leurs travaux pour le MTQ. Le dossier remonte à l’ère Duplessis, rien de moins, alors que le véritable camionneur artisan existait, c’est-à-dire le camionneur propriétaire d’un seul camion, le sien, qu’il conduisait lui-même. Maurice Duplessis, qui avait en tête de construire de « belles routes », avait dit : on va aider cet acteur important, lui donner une protection pour que les entrepreneurs aient recours à ses services. Il existe donc une ancienne clause, qu’on appelle, nous, clause protectionniste, qui fut intégrée à cette époque dans les devis du MTQ. Or, au fil du temps, le véritable camionneur artisan a pour ainsi dire disparu. On voit en lieu et place des entreprises qui finalement entrent en compétition avec nos entrepreneurs, eux qui aimeraient bien pouvoir exploiter leurs propres camions et en fait recouvrer un droit de gérance sur le transport des granulats.

Depuis des lustres nous demandons au MTQ d’assouplir cette clause en somme monopolistique et exagérément protectionniste. Car il n’y a pas, chez les transporteurs d’agrégats, que les membres de l’Association nationale des camionneurs artisans (ANCAI). Il y en a d’autres, importants, que nous nommons les privés. En pratique, on empêche les entrepreneurs d’exploiter correctement leur propre flotte, ce qui entrave la bonne gestion. Il convient de rappeler que les entrepreneurs ne se trouvent pas en situation de concurrence avec les camionneurs artisans, puisqu’ils n’effectuent du transport que pour leur usage interne. C’est donc l’une des revendications usuelles et traditionnelles de l’ACRGTQ auprès du MTQ, encore aujourd’hui.

CB : De déréglementer, en fait ?

GB : Oui. On a toujours souhaité la déréglementation. Le ministre Chevrette nous l’avait pourtant promise il y aura bientôt 25 ans ! La déréglementation ne sonnerait pas le glas des camionneurs artisans, qui ont leur utilité pour les entrepreneurs, mais ces derniers les utiliseraient plus librement, et selon les lois du marché. Le gouvernement fait la sourde oreille à cette revendication normale, qui consiste simplement à récupérer un droit de gérance des entrepreneurs. Malgré certaines améliorations dans les faits, qui sont plutôt des compromis que nous avons pu négocier avec les camionneurs artisans, il faut obtenir une véritable déréglementation.

L’une des répercussions indirectes de cette situation, comme par un effet domino, c’est que les municipalités, qui, sans trop y réfléchir, se contentent souvent dans leurs appels d’offres de reproduire mot à mot les documents contractuels du MTQ, reprennent la fameuse clause protectionniste, qui s’infiltre ainsi dans des devis municipaux où bien sûr elle n’a pas sa place et perturbe tout le processus. À la demande de nos membres, nous devons parfois intervenir avec nos avocats auprès de telle ou telle municipalité afin d’en discuter en connaissance de cause. Il faut le faire directement, car le ministère des Affaires municipales a finalement peu d’autorité sur les municipalités, qui sont à leur manière de petits royaumes, assez libres d’agir comme elles l’entendent.

Les grandes avancées : BIM et IA

CB : On ne peut clore cette partie de notre entretien sur les grandes avancées sans aborder le BIM (Building Information Modeling), donc la modélisation 3D. Où en sommes-nous avec cette technologie de pointe ?

GB : En fait, le BIM fait bien plus que la production d’un simple dessin 3D : il crée un jumeau numérique qui agit comme une base de données centralisée (matériaux, coûts, maintenance). Une maquette unique permet à tous les intervenants de collaborer et de détecter les conflits avant l’étape de construction. Pensons à une erreur de conception où un tuyau de ventilation, par exemple, traverserait une poutre ! Il s’agit de construire virtuellement pour corriger les erreurs à l’écran plutôt que de devoir casser du béton sur le chantier. Si cette technologie est acquise dans le bâtiment résidentiel, industriel et commercial, l’ACRGTQ milite pour qu’elle s’implante enfin dans le secteur génie civil et voirie. Ça commence lentement, mais ça commence. Nous sommes vigilants là-dessus, très impliqués, et nous en appelons très fortement à généraliser l’usage de cet outil sophistiqué.

CB : Avec le BIM, nous touchons aussi à l’intelligence artificielle (IA), bien sûr, ou du moins nous en entrevoyons l’usage, qui sera sans doute intensif.

GB : En effet. Nous encourageons le BIM, qui est un territoire somme toute connu, alors que l’IA, disons-le ainsi, nous préoccupe. Au-delà de quelques percées isolées, nous ignorons encore la forme exacte que prendra cette technologie et comment son déploiement va concrètement redéfinir l’écosystème de la construction. L’IA constitue une source majeure de questionnement, en construction comme ailleurs. On en voit les prémices, mais son déploiement reste encore rempli d’inconnus : il est difficile de prédire comment l’offre et l’usage de l’IA vont s’articuler et quelle transformation majeure elle suscitera dans notre industrie. Chose certaine, la réflexion est de mise, entre prudence et ouverture.

Une forte signature : respect et diplomatie

CB : Les événements, les lois, les apports technologiques, les réalités évolutives de l’Industrie, les écueils même, tout cela porte en soi, orchestre les réponses à donner au sein de l’Association sur le plan de l’organisation, de la représentation, des règles et des politiques. Or, il y a aussi la manière. Il y a la partition et il y a le chef. J’aimerais aborder le sujet de votre signature sur le développement et la consolidation de l’ACRGTQ.

GB : Je ne sais pas si je suis la mieux placée pour en parler, mais si j’ai une signature, comme vous le suggérez, je suis persuadée que c’est d’abord envers les membres, dans la dose de concentration et d’acharnement que j’apporte quand il s’agit de défendre leurs intérêts. Lorsque ce sont des intérêts, bien sûr, qui sont aussi ceux de la collectivité. J’ajouterais une considération qui m’est propre, d’une certaine façon, c’est de ne pas moins défendre la cause des PME que celle des grands et gros entrepreneurs, ni avec moins d’urgence.

Nombreux sont ceux qui pensent que nous ne sommes qu’au service des joueurs majeurs, mais les faits, tout comme notre quotidien, démontrent assurément le contraire. Les entrepreneurs rattachés aux plus importants donneurs d’ouvrage, comme au Québec le MTQ ou Hydro-Québec, n’ont pas une meilleure écoute ni un plus fort appui de notre part que les entrepreneurs qui desservent, par exemple, les municipalités en région. Il y a évidemment des réalités de masse critique et d’impact global qui sont incontournables. Mais fondamentalement, notre philosophie reste la même : nous défendons chaque dossier avec le même souci de rigueur, le même respect, la même ténacité et, surtout, avec la même conviction.

CB : Et si nous nous tournons du côté des donneurs d’ouvrage ?

GB : Face aux donneurs d’ouvrage, la manière qui toujours a été celle de l’ACRGTQ sous ma direction générale, fut de les approcher avec tact, avec diplomatie, en tout respect de leur rôle, qui n’est pas plus facile à tenir, souvent, que le nôtre du côté des entrepreneurs.

CB : Non pas dans un esprit de confrontation, vous voulez dire ?

GB : Sans idée de confrontation. Il s’agit de faire valoir nos points, nos revendications, nos récriminations même, avec détermination, mais sans quitter une extrême diplomatie et un sens aigu du tact et de la circonspection. On appelle ça le sens politique, mais aussi la décence. Parce que si tu les confrontes, il n’y aura pas de résultat. Comme un être humain, une organisation peut très bien se cabrer devant une posture d’affrontement. Je préfère l’esprit collaboratif à l’esprit d’opposition, le compromis à la ligne dure et à la radicalité. Ça ne veut pas dire pour autant de ne pas défendre de façon musclée les intérêts des membres. Mais il y a des règles, et il y a des lignes rouges.

CB : Et si nous parlions de votre signature sur l’organisation permanente de l’ACRGTQ ?

GB : Je l’ai souligné tout à l’heure, le respect mutuel est un impératif, que j’ai défendu à l’interne comme à l’externe. Respect et professionnalisme. Le respect, la politesse et le professionnalisme ne sont pas de simples concepts abstraits, mais bien les piliers de notre environnement de travail. Cela dit, je me suis efforcé de ne jamais oublier l’humain derrière l’employé. Au-delà du soutien des directeurs, qui sont les premiers conseillers de leur groupe respectif, ma porte a toujours été grande ouverte au besoin. J’ai toujours voulu être à l’écoute. Je crois que de savoir faire appel à notre intelligence émotionnelle est essentiel et constitue non seulement un atout stratégique indéniable, mais surtout un devoir moral. C’est ce qui permet d’allier performance et bienveillance.

CB : Si nous passons des ressources humaines aux ressources financières, retrouvons-nous là aussi une certaine signature de votre part ? Je sais bien à la vérité que vous êtes très attentive à cette dimension.

GB : Sous ma gouverne, les budgets ont toujours été établis avec une extrême rigueur, car le souci primordial, à ne jamais oublier, reste d’utiliser à bon escient et de sauvegarder l’argent. Les biens de l’Association, ce sont des biens communs qui appartiennent aux membres. Nos placements, par exemple, sont assurés par des professionnels choisis pour leur vaste expertise. Rien ne s’improvise en cette matière. Les avoirs de l’ACRGTQ sont très méticuleusement et précieusement conservés. On y a veillé avec beaucoup de soin. L’Association, faut-il le préciser, est en excellente santé financière.

CB : Les avoirs en question sont également patrimoniaux. Je pense au bâtiment historique de l’ACRGTQ, à Québec. Vous n’avez pas manqué d’énergie pour sa sauvegarde ! Il est noble et magnifique.

GB : Bien sûr, et c’est la maison des membres. Alors, il faut bien la traiter et bien l’entretenir. Je dois dire que le conseil d’administration a toujours répondu positivement à mes demandes lorsque des travaux s’avéraient nécessaires pour maintenir et conserver ce patrimoine unique. Je n’étais pas directrice générale depuis très longtemps quand le plus gros des mises à niveau a eu lieu, il y a 20 ans. Les architectes ont fait leur devoir et des travaux majeurs nous attendaient, qui furent réalisés.

CB : N’avait-on pas envisagé, à mon souvenir, de déménager dans l’une des belles tours à bureaux de Québec ?

GB : Des évaluateurs externes m’ont apporté les chiffres, des comparatifs. À long terme, le plus économique était de rester en place, ce qui ajoutait à la motivation de conserver le bâtiment ! Il demeure que sa valeur historique nous est chère en soi, sans compter la proximité qu’il nous offre avec nos différents donneurs d’ouvrage et, surtout, à deux pas, avec la colline parlementaire, où nous sommes très présents. Sa situation, associée au prestige de la Grande Allée, où il fait belle figure, est finalement un symbole. J’ai chaudement défendu la décision d’y demeurer. Je crois à l’esprit des bâtiments et je pense que ce bâtiment, par son style et son architecture, reflète également notre présence dans l’histoire, ainsi que notre crédibilité et notre notoriété. J’en tire une grande fierté, mais il ne faut pas sous-estimer l’apport du conseil d’administration, qui a rendu possible la préservation de cet édifice patrimonial.

Une forte signature : persévérance et bénéfice

CB : J’ai une question en lien avec la persévérance que vous avez démontrée, à l’évidence, tout au long de vos années comme directrice générale. Parlez-moi d’un moment ou de plusieurs moments où cette persévérance a vraiment payé ? Il y a des phases où rien ne ressemble à une victoire et où soudain, comme sous l’effet de la persévérance, le vent tourne en notre faveur.

GB : Je mentionnerais certainement la création des articles de loi qui ont tout récemment permis aux donneurs d’ouvrage, notamment au MTQ, de confier des contrats en modes alternatifs, tel le mode collaboratif. Voilà un vrai gain, une véritable victoire. Plusieurs années d’efforts ont été nécessaires pour y arriver. On a été tenté de se décourager à un certain moment, mais finalement on a eu gain de cause. La mise en application est plus lente, comme je le spécifiais tout à l’heure, mais le principe est consacré à tout le moins dans un texte de loi.

J’ajouterais d’emblée une autre grande victoire, celle de la Coalition contre les retards de paiement dans l’industrie de la construction. Il a fallu treize longues années avant d’obtenir cette heureuse issue. Ce fut très compliqué et il y eut là encore des phases de découragement car le dossier ne semblait aller nulle part. L’appareil gouvernemental peut se comparer à un immense rocher qu’il semble parfois impossible de déplacer tellement il est lourd.

Je dois également ajouter qu’à la suite des aléas de la commission Charbonneau, l’Industrie a quand même réussi à regagner la confiance du public en général. La population est plus consciente de l’importance des entrepreneurs. Ça aussi, on y est parvenu avec le temps. On a travaillé fort et il reste du chemin à faire, mais chaque pouce de gagné sur cette échelle est important. Reste les cônes orange ! Mais si on souhaite l’amélioration du réseau routier, il faut des travaux, et les travaux exigent des entraves.

Une forte signature : lettres de noblesse et communications

CB : Sous votre gouverne, nous pouvons facilement avancer, au regard des faits, que l’Association a gagné ses lettres de noblesse.

GB : En toute humilité, et sans prendre tout le crédit, loin de là, car les différents conseils d’administration et l’équipe des permanents ont beaucoup apporté, je crois pouvoir l’affirmer : l’ACRGTQ est mieux que jamais établie dans l’Industrie et reconnue pour son sérieux et sa pertinence. Sa crédibilité n’est plus à démontrer, ni son leadership. L’ACRGTQ se démarque non pas en vertu de son poids réel, tout relatif car elle demeure sectorielle, mais en termes de qualité, d’approche et, c’est un leitmotiv, de diplomatie. J’ajouterais à ses mérites : la constance. Sa notoriété est ancrée maintenant dans le temps long. Sa situation présente, qui est ma grande fierté, est un legs à l’avenir.

C’est ici que résonne le développement de nos communications, de notre image, de nos outils d’information et de promotion. Pour assurer cette notoriété que j’évoquais, une association doit mettre sa philosophie et son regard en vitrine, avec une armada de médias dont le navire amiral, pour ce qui nous concerne, bien entendu, est le magazine Constas, né à l’automne 2007, d’ailleurs par vos soins. Après vous être concentré sur l’image même de l’ACRGTQ, vous êtes passé à la création du magazine, puis à la direction des volets artistique et journalistique, le tout pendant plus de 16 ans et 66 numéros.

CB : Renouvellement et création accomplis à votre demande, je dois le rappeler, et tout à fait entérinés par le CA. L’environnement de travail compte pour beaucoup.

GB : Nous avons donc établi une vitrine exceptionnelle du secteur génie civil et voirie de l’industrie de la construction à la hauteur de notre vocation : le seul magazine dans le domaine, une publication de prestige pour laquelle nous avons reçu de nombreux éloges. Il faut dire que Constas, tout en illustrant le Québec constructeur et entrepreneur, pousse son regard à l’international. Les grands défis et les réussites en génie civil et voirie dans le reste du monde peuvent nous servir d’exemples. La connaissance des autres nous donne une plus juste mesure de nous-mêmes.

CB : Communiquer, informer, échanger sont les premiers devoirs d’une association d’envergure. L’ACRGTQ, avec son magazine, mais aussi avec son site Internet, ses communiqués et une série de médias destinés aux membres, s’y est toujours consacrée avec ferveur, cela jusqu’à mettre en place, il y a aujourd’hui trois ans, une véritable direction des communications, affaires publiques et gouvernementales.

GB : Nous étions rendus là. La multiplication des communications nécessaires, notamment avec l’effervescence des réseaux sociaux, puis les dimensions sociales et politiques, plus vives que jamais, nous ont conduits à nous munir de ce nouvel appareil. Non pas que par le passé ces dimensions aient été considérées secondaires, loin s’en faut, mais, sous la direction de Xavier Turcotte-Savoie, nous avons mis en place une instance organisée, multidisciplinaire, modernisée, avec une présence réseau mieux articulée, plus active.

Une forte signature : des événements spéciaux au service des membres

CB: L’organisation d’événements spéciaux par l’ACRGTQ est également une autre façon de communiquer et d’échanger avec les membres ainsi que tous les partenaires qui gravitent autour de l’Association, en plus de consolider le grand réseau du génie civil et voirie au Québec.

GB : Et comment ! Je pense notamment aux 40 congrès de l’ACRGTQ auxquels j’ai participé, dont 25 à la tête de son organisation ! Je dois dire que cet événement ne cesse de prendre de l’ampleur, ce qui est le signe d’une association en santé ! À ce jour, nous dépassons les 1100 participants par édition.

Ce rendez-vous annuel qu’est le congrès demeure incontournable dans l’industrie de la construction. Il offre, notamment aux donneurs d’ouvrage et à des gens d’influence, une tribune de premier ordre auprès du secteur génie civil et voirie. De plus, chaque congrès organise une douzaine d’ateliers dont les sujets sont établis en fonction des intérêts et de la rétroaction des membres !

Je pense également au colloque en prévention, santé et sécurité du travail, à nos tournois de golf ou à la soirée Construire l’espoir. Ce sont autant d’occasions de réseautage appréciées par nos membres et nos invités.

Une forte signature : Leucan et la cause caritative

CB : Puisque vous mentionnez la soirée Construire l’espoir, je ne voudrais pas fermer cette partie de l’entretien sans vous entendre sur cette implication qui vous tient tant à cœur et qui n’entre guère dans les sujets dont nous avons discuté, si ce n’est un rapprochement avec l’idée de noblesse. Il s’agit d’une dimension de l’action entrepreneuriale dont on parle encore trop peu, celle d’aider et de redonner. Parlez-nous du rôle de l’ACRGTQ auprès de Leucan.

GB : Notre implication dans Leucan date de l’année même où j’ai été nommée directrice générale. Le conseil d’administration de l’époque avait à cœur de répondre à la volonté des entrepreneurs de s’investir au-delà du travail et des services. Un engagement auprès d’une cause caritative était ressenti comme une obligation, ou plutôt un besoin moral. En capacité de le faire, les entrepreneurs ne pouvaient pas, ne voulaient pas s’abstenir. Toutes les causes caritatives sont méritoires, mais à la suite des présentations d’usage, destinées à faire mieux connaître les causes, nous avons tranché en faveur de Leucan, qui du reste était mon choix personnel. Depuis, cet engagement nous apporte de merveilleuses expériences d’humanité et de partage. Je dois spécifier que, bien au-delà des sommes remises annuellement, les entrepreneurs s’investissent et contribuent sur une base volontaire, entre autres dans le cadre de nos événements spéciaux.

En 2025, l’ACRGTQ a remis un montant de 50 000 $ à Leucan lors de la Soirée Construire l’espoir. Au total, l’Association a versé 1,2 M $ à Leucan pour soutenir les enfants atteints du cancer et leurs familles, une cause qui tient grandement à coeur à Me Bourque.

 

Les défis à venir : les budgets, l’efficacité et la main-d’œuvre  

CB : Tournons-nous vers l’avenir. Qu’est-ce qui attend l’ACRGTQ demain, quels dossiers s’ouvrent dont nous pouvons dès maintenant mesurer l’ampleur ou la gravité ?

GB : Le problème majeur auquel on se heurte et qui engage l’avenir, c’est un problème récurrent dans la province, mais qui entre dans sa phase critique : le manque d’investissement du gouvernement québécois dans nos infrastructures, et d’abord en génie civil et voirie. Ça devient très inquiétant. On rapièce, on raccommode, mais on ne sauve rien et tout s’en va à vau-l’eau. Ce n’est pas d’hier que nous délaissons notre patrimoine bâti, mais chaque désengagement s’additionne aux désengagements précédents, ce qui promet de durs lendemains. Les routes, au premier chef, mais aussi les ponts et viaducs ont été hypothéqués par notre négligence et nous sommes en situation de rattrapage. De plus, nous avons appris il y a peu qu’une centaine de barrages parmi ceux qui relèvent de la Direction générale des barrages (DGB) du ministère de l’Environnement étaient fragilisés, et ce pour les mêmes raisons. Et voilà que les budgets se raréfient. Nous allons perdre la partie.

CB : La solution, bien qu’il soit tard, ce serait quoi ? De l’investissement privé ? Un surplus de déficit ?

GB : Pas nécessairement. Il suffirait d’investir au bon endroit, sans risque, au lieu de construire des monstres de papier et de consulter les futurologues. Les infrastructures sont reconnues comme un placement solide, rentable et durable. Avant d’inventer de nouvelles avenues, consolidons le chemin qui se défait sous nos pieds. Si nous réussissons à gravir en parallèle les marches qui nous mèneront, avec  , à de véritables ententes contractuelles alternatives, collaboratives, à une véritable évolution dans nos manières de faire, les efforts financiers, pour peu que nous les fassions, doubleront leur impact. Ce sera une façon, pour le gouvernement, d’économiser, d’amenuiser les coûts. L’économie par l’efficacité, ça doit être la cible, et non pas les compressions intempestives et les restrictions improvisées sous la pression des pertes.

Restera le problème d’une main-d’œuvre trop rare et trop peu formée. Le plan ambitieux d’Hydro-Québec, par exemple, le Plan d’action 2035, avec son investissement massif de 155 milliards de $ ou plus, se heurte au défi crucial des effectifs et chamboulera le portrait de la main-d’œuvre au Québec. L’ACRGTQ le sait pour s’y impliquer de façon intensive. Il sera demandé aux entrepreneurs de répondre, mais comment le pourront-ils ? La question est posée et suscite l’inquiétude.  Il faut mobiliser, former et retenir un capital humain qualifié dans un marché où cette ressource est devenue aussi stratégique que l’énergie elle-même. Si on additionne cette difficulté à celle des travailleurs nécessaires à la réhabilitation des infrastructures, on est en droit d’être étourdi. La solution, chose certaine, réside dans les bonnes décisions et l’efficacité.

CB : Je pense que cela nous ramène à l’outil numérique, à l’automatisation et à la modélisation 3D dont nous avons parlé avec le BIM, mais encore plus directement à l’intelligence artificielle comme aide à la production. Pouvez-vous en dire un peu plus sur le sujet ?

GB : C’est juste. L’IA devient une nécessité opérationnelle, presque un « multiplicateur de force » face à notre pénurie de main-d’œuvre. Concrètement, dans le secteur génie civil et voirie, elle nous servira de plus en plus à automatiser le guidage de la machinerie lourde pour une précision parfaite, été comme hiver, malgré le défi de la fiabilité des capteurs dans nos conditions hivernales extrêmes. Mais elle devrait surtout nous permettre de passer du réactif au prédictif, par exemple en anticipant la dégradation des routes d’une façon objective (car subjectivement, nous le faisons chaque jour !). Mais soyons réalistes, cette transition frappe quelques murs. D’abord, la fracture numérique : nos PME ont souvent du mal à suivre la cadence technologique. Ensuite, et la juriste en moi y est plus sensible, il y a la question épineuse de la responsabilité : si une IA de pilotage fait une erreur de conception ou d’opération sur chantier, qui blâmera-t-on, l’ingénieur, le constructeur ou l’algorithme du fournisseur ? L’Article 2118 du Code civil nous dit que l’ingénieur et l’entrepreneur sont les responsables et qu’ils ne peuvent blâmer un logiciel, ce qui me semble rationnel. C’est tout de même ce virage, à la fois culturel et légal, qui sera le plus complexe à négocier.

CB : Peut-on craindre que ce virage technologique ne creuse un fossé entre les gros joueurs qui ont les moyens de s’équiper, et les plus petits qui risquent de décrocher ?

GB : C’est un risque, celui de se retrouver avec une industrie à deux vitesses. Des études de la BDC le démontrent : il y a un retard d’investissement numérique dans les PME. Mais je suis quand même optimiste, parce que la technologie devient de plus en plus accessible. L’IA, ce n’est pas juste des gros robots hors de prix, c’est aussi des applications sur la tablette du contremaître qui nous font gagner des heures de bureau. La vérité, c’est que le petit entrepreneur n’aura pas le choix. Pour rester compétitif et combler le manque de main-d’œuvre, il va devoir s’y mettre un minimum. Sinon, il ne pourra plus suivre les cadences ou les prix du marché. Les gros donneurs d’ouvrage vont d’ailleurs finir par l’exiger de leurs gros fournisseurs, et les gros fournisseurs de leurs sous-traitants, alors tout le monde va devoir monter dans le train, qu’on soit gros ou petit.

Un regard personnel

CB : Si vous me le permettez, compte tenu qu’avec ce départ annoncé vous quitterez une expérience de quatre décennies, j’aimerais vous poser une question plus personnelle, mais simple : comment vivez-vous votre départ ?

GB : Écoutez, je le vis avec sérénité, mais non sans un petit pincement au cœur. Quand on a donné autant d’énergie et de passion à une association aussi importante que l’ACRGTQ, elle devient un peu une partie de soi. Mais il faut savoir se retirer au bon moment. Un nouveau leadership va amener une autre couleur, une autre dynamique. Ce sera différent, forcément. Est-ce que ce sera mieux, moins bien ? L’histoire le dira, mais il faut accepter que la roue tourne. L’important, c’est que les fondations, elles, soient et restent solides.

CB : Si vous tournez le regard vers vous, qu’avez-vous appris sur vous-même au long de ces années bien remplies ?

GB : J’ai réalisé quelque chose de central, encore plus fortement qu’à mes premières années professionnelles. Pardonnez le terme, mais je suis en somme une « régleuse ». J’aime régler. J’aime aplanir les différends. Dans tous les domaines, pas juste au travail. J’aime ça. Un problème surgit et je suis là pour aider à le régler. D’autre part, c’est un peu délicat de parler de soi, mais je dirais que j’ai pris conscience d’une loyauté que je ne m’imaginais pas moi-même si naturelle. Je suis loyale. Les années m’ont également confirmé certains traits de jeunesse comme la volonté de me porter à la défense, non pas des faibles, car les entrepreneurs sont loin d’être faibles, mais des individus, des entreprises. Je veux parler d’un souci d’accompagner ceux et celles qui en ont besoin. Je me suis découvert, pour cette vocation, des ressources que les années en moi ont multipliées et qui ne tarissent pas. Or, c’est impossible à oublier, l’ACRGTQ, le CA, les équipes y ont été pour beaucoup. Même si la mission ne changeait pas et que les grands dossiers revenaient comme en boucle à l’ordre du jour, il y a toujours eu une forme inspirante de renouvellement : un enrichissement et une évolution. Mes responsabilités et mes collègues m’animaient et m’inspiraient.

CB : Dans le même temps que vous dirigiez l’ACRGTQ, vous étiez portée par elle ?

GB : Oui, portée, exactement. Ça va être difficile de me dissocier intérieurement de cette organisation qui m’a beaucoup apporté. C’est mon prochain dossier !

Passion et seconde carrière

CB : D’accord. Alors on commence tout de suite ! Vous avez la forme et votre énergie est intacte. Personne ne vous imagine à la retraite. Il doit bien y avoir en place les jalons d’une seconde carrière en phase avec votre passion. Vrai ?

GB : Vrai. Mon plan, justement, c’est d’utiliser mon expertise dans un nouveau chapitre de ma vie. Qu’en est-il au juste ? Je viens d’être accréditée par l’Institut de médiation et d’arbitrage du Québec. Mon intention est d’offrir des services de médiation et d’arbitrage pour des conflits connus ou moins connus qui s’enlisent dans notre industrie, une industrie dont je comprends les rouages, les acteurs et toutes les parties en présence ; et puis de continuer à accompagner ceux qui en ont besoin. Observer, écouter, aider, guider et comprendre, trouver des solutions aux problèmes par l’écoute active et la compréhension, voilà ma passion. Les entreprises, les institutions, les gens qui font appel à une médiation, ce sont d’abord des entreprises, des institutions, des gens qui ne s’écoutent plus les uns les autres. Être médiateur, ce n’est pas décisionnel, tu n’es pas là pour rendre une décision. Être médiateur, c’est aider les parties à mieux voir, à trouver et à partager la bonne décision.

CB : C’est donc la « régleuse » qui conduira la seconde carrière et conclura cet entretien : vos quarante ans à l’ACRGTQ auront nourri et affiné la médiatrice que vous êtes par nature, et préparé pour le mieux, dans la continuité, la suite de votre vie professionnelle.

GB : J’en suis assurée.

 

[1] Le 30 septembre 2006, une section du viaduc de la Concorde, à Laval, s’effondre soudainement, entraînant la mort de 5 personnes et en blessant plusieurs autres. Le gouvernement du Québec met sur pied une commission d’enquête indépendante présidée par l’ancien premier ministre du Québec, Pierre Marc Johnson.

[2] Le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP).